Royaume-Uni : Le business des réseaux de passeurs en question après la découverte de 39 corps dans un camion

39 citoyens chinois ont été retrouvés morts dans un camion frigorifique près de Londres, la nuit du mardi 22 octobre. Une méthode employée pour permettre aux migrants de rejoindre la « terre promise », malgré les risques. 

« 39 migrants, c’est impressionnant. J’en connais certains qui passent par groupe de dix, mais 39, c’est d’une ampleur terrifiante. » La découverte, dans la nuit du mardi 22 octobre près de Londres de 39 corps dans un camion frigorigique interpelle Nedia Sebtaoui, responsable de la mission rétention pour France Terre d’asile, spécialisée dans les questions de traite. 

La police britannique n’a pas confirmé les raisons pour lesquelles ces personnes étaient séquestrées dans ce conteneur. Mais un nouveau drame lié à l’immigration clandestine ne fait aucun doute. “C’est une tragédie inimaginable et qui fend le coeur” a déclaré le Premier ministre britannique, Boris Johnson. Les auteurs de trafic de personnes devraient “être pourchassés et traduits en justice”, a‑t-il ajouté. 

Le nombre de migrants arrivés clandestinement au Royaume-Uni à bord de conteneurs et de camions a augmenté ces dernières années, selon l’Agence nationale contre le crime (NCA). Dans de récents rapports, l’Agence relève « l’utilisation croissante de méthodes de plus en plus risquées d’entrée clandestines face au renforcement des contrôles »

Un atout pour le « business » des réseaux de passeurs, selon Mme Sebtaoui : « une frontière difficile à franchir augmente le coût du voyage, et donc les bénéfices pour les passeurs ». Selon un rapport de 2016 d’Europol, l’agence européenne de coopération policière, le trafic de migrants génère un bénéfice annuel de 3 à 6 milliards d’euros sur le continent. Des filières extrêmement structurées, appuie le rapport, et qui s’adaptent en permanence. Les paiements s’échelonnent de 4000 à 10 000 € en 2017, « seulement pour franchir la frontière franco-britannique », selon les estimations de M. Sebtaoui. 

Camions frigorifiques : « dangereux » mais pratiques 

Deux « choix » s’offrent aux migrants pour faire partie du voyage. « La voie VIP d’abord, où le chauffeur du camion fait partie du réseau de passeurs : il sait que les migrants sont à bord », avance la chercheuse. Ou alors la « non-VIP, où le passeur emmène les migrants sur l’aire d’autoroute et les laisse se débrouiller pour monter dans un véhicule ». Dans le cadre de l’affaire d’Essex, une enquête d’envergure est en cours pour savoir si le conducteur, maintenu en garde à vue, était conscient de la présence risquée de 8 femmes, dont une jeune adulte, et 31 hommes, à bord de son véhicule. 

Le recours des camions frigorifiques pour faire transiter les migrants, bien qu’« extrêmement dangereux », ne surprend pas la chercheuse. Ils permettent d’éviter que « les policiers faisant usage de détecteurs de chaleur repèrent si des personnes voyagent clandestinement ». Plus hermétiques que les transporteurs ordinaires, ils empêchent que « les chiens renifleurs détectent l’odeur des humains ». En plus du froid, l’air peut devenir irrespirable, décrit-elle. Certains chauffeurs complices « coupent la ventilation pour éviter qu’on entende les migrants »

« Continuez le voyage : la Grande-Bretagne, c’est l’eldorado » 

Depuis le démantèlement de la jungle Calais en octobre 2016, la Belgique est devenue un point de passage privilégié dans la route vers la Grande-Bretagne. Sur le sol belge, se trouvent aujourd’hui entre 800 et 1 000 migrants en quête d’une solution pour franchir la Manche, via le port belge de Zeebruges ou les ports français proches de la frontière. C’est bien ce chemin que le conteneur a emprunté, quittant le port de Zeebruges mardi après-midi. Mais rien ne prouve « pour le moment », selon le parquet, que les victimes sont montées à bord en Belgique. 

Répandre le mythe de la Grande-Bretagne comme « terre promise » demeure une stratégie efficace pour les passeurs, note M. Sebtaoui. Leur promesse aux migrants : « Continuez le voyage car c’est l’eldorado, même sans papier, vous trouverez facilement du travail. » De fausses informations se propagent, remarque la chercheuse, telles que des histoires de réussites fulgurantes. Dans un camp près d’Arras, des migrants vietnamiens lui soutiennent : « on va gagner 3000 livres aux Royaume-Uni, on pourra en renvoyer 2500 à notre famille, et vivre avec le reste sans soucis ! » 

Les réseaux de passeurs vers la Grande-Bretagne représentent en effet un quart des dossiers traités par l’Office central pour la répression de l’immigration irrégulière et de l’emploi d’étrangers sans titre (Ocriest). Dans le rapport de 2016, Europol estimait que plus de 90 % des migrants utilisaient à un moment ou un autre de leur périple, parfois plusieurs fois, les « services » de réseaux. 

Migrations asiatiques : des réseaux particuliers 

Les populations asiatiques se retrouvent particulièrement dépendantes de ces réseaux de passeurs, soutient M. Sebtaoui. « Elles empruntent d’autres filières par rapport aux migrants plus classiques, ne se retrouvent pas dans les mêmes camps et ne demandent pas l’aide des associations », détaille-t-elle. Les promesses demeurent cependant les même : « on promet des boulots de jardiniers au Royaume-Uni à des mineurs depuis le Vietnam, et une fois arrivés, ils se retrouvent à jardiner autrement : dans des champs de cannabis. » 

« Un business ancien », rappelle la chercheuse, puisque cette tragédie fait écho à la découverte d’un conteneur à Douvres, il y a près de vingt ans. En 2000, cinquante-huit migrants chinois se trouvaient à l’intérieur, dont la plupart avaient péri asphyxiés.