«Il ne suffit pas de tuer les chefs de Daech pour tuer le groupe»

Selon le spécialiste de la propagande de l’EI Matteo Puxton, la mort d’Abou Bakr al‐Baghdadi ne signifie pas pour autant la fin du califat.

Très actif sur les réseaux sociaux sous l’alias @historicoblog, le spécialiste de la propagande militaire de l’organisation État islamique, Matteo Puxton, revient sur les conséquences de la mort du dirigeant de Daech, Abou Bakr al‐Baghdadi, annoncée dimanche par Donald Trump.

La mort d’Abou Bakr al‐Baghdadi marque‐t‐elle un tournant pour l’avenir de l’EI? 
Oui car Abou Bakr al‐Baghdadi était à la tête du groupe sous ses différentes formes depuis 2010. Jamais, depuis le début d’al-Qaïda en Irak, un chef n’avait tenu aussi longtemps. al‐Baghdadi est celui qui a porté la naissance du «califat» en 2014. L’expérience prouve qu’il ne suffit pas de tuer les chefs pour tuer le groupe. La structuration de l’EI lui permet de survivre à la mort de son chef. Cette victoire sur l’EI est donc loin d’être définitive, et est avant tout symbolique pour les Américains: Donald Trump était sous le feu des critiques dans son pays et à l’étranger en raison du retrait américain de Syrie.

Le chef de l’organisation était‐il encore aux commandes de l’État islamique?
Au niveau de la propagande, oui. En avril dernier, al‐Baghdadi est apparu pour la première fois en vidéo depuis cinq ans. Ce n’est pas un hasard: la vidéo était là pour remonter le moral des troupes après la chute de Baghouz. L’objectif était de montrer que l’EI est désormais un groupe mondial, avec des branches partout, et que Baghdadi en était le chef. En septembre, il est apparu une seconde fois à l’occasion d’un discours audio. Deux documents en moins de six mois, ça n’était pas arrivé depuis 2014. En revanche, la structure de l’EI peut fonctionner sans Baghdadi car la gestion opérationnelle du groupe avait été confiée à ses lieutenants.

Avait‐il prévu sa succession?
Oui, l’éventualité a forcément été envisagée. Déjà, le groupe avait anticipé la perte de son territoire en Syrie et en Irak pour préparer la suite. Le porte‐parole de l’EI, Abou al‐Hassan al‐Muhajir, était la figure la plus visible après Baghdadi mais il aurait été tué dimanche soir par une frappe américaine dans le secteur contrôlé par les Turcs en Syrie, près de Jaraboulous…

Ces derniers temps, les experts craignaient une résurgence de l’EI. La mort du «calife» autoproclamé va‐t‐elle changer la donne?
Il n’y a pas de résurgence car l’EI n’a jamais disparu. Le retour à la clandestinité a été préparé: Daech perd son territoire en Irak en novembre 2017, et dès février 2018, l’insurrection des combattants irakiens du «califat» est en place. En Syrie, dès juin 2018, l’EI active des cellules clandestines dans les territoires reconquis par les FDS [Forces démocratiques syriennes, ndlr], et reste actif dans les zones tenues par le régime syrien. L’EI est également présent dans l’enclave d’Idlib au nord‐ouest de la Syrie. La mort de Baghdadi ne changera donc pas grand‐chose sur le terrain car les combattants en Syrie et en Irak restent bien encadrés.

Cette disparition augmente‐t‐elle la menace terroriste en Europe?
Sans aucun doute. Après la mort de cadres importants, l’EI a pris l’habitude de lancer des opérations en leur honneur. Quand Daech avait une forte emprise territoriale, il s’agissait d’offensives militaires. Avec le retour à la clandestinité, il y a fort à parier qu’une opération de représailles soit lancée. En Occident, ce sera probablement en incitant les partisans à passer à l’attaque par tous les moyens possibles: arme blanche, véhicules béliers, etc.

Propos recueillis par Ismaël Bine