Mort d’al-Baghdadi: «Trump prend la position du vengeur à peine masqué»

Selon la traductrice Bérengère Viennot, spécialiste de la rhétorique du président américain, ce dernier «donne la sensation d’assouvir une vengeance personnelle au lieu de faire la justice».

C’est d’un ton empreint de triomphalisme et de détails sordides que Donald Trump a annoncé, dimanche 27 octobre, la mort d’Abou Bakr al‐Baghdadi: selon le président des États‐Unis, le calife autoproclamé de l’organisation État islamique «est mort comme un lâche […] en gémissant, en pleurant et en criant», comme dans «un film». Une rhétorique typique du 45e président des États‐Unis, selon Bérangère Viennot, traductrice de presse et autrice du livre La Langue de Trump (Les Arènes, 2019). Elle interprète son allocution comme un moyen de conforter son image de héros de guerre afin de détourner l’attention de sa politique intérieure.

Quel est le ton adopté par Donald Trump pendant son discours? 

Trump reste fidèle à lui‐même à travers ce discours: il prend la parole en son nom propre. Ce qui m’étonne dans celui‐ci, c’est que contrairement à la posture habituelle de justicier du monde, il prend ici celle d’un vengeur à peine masqué. À travers les termes de «lâche», «chien» et «animal trouillard», il donne la sensation d’assouvir une vengeance personnelle au lieu de faire la justice.

Sur ce sujet –la lutte contre le djihadisme, qui est approuvée par la quasi‐totalité des États‐Unis–, il est très utile pour le président américain d’appliquer une vision manichéenne du monde avec d’un côté les gentils Américains et de l’autre les méchants djihadistes. Son choix de mots enfantin relève presque du conte de fées et du récit initiatique où l’on se réjouit de la mort du méchant. Donald Trump se dépouille totalement de son manteau présidentiel et oublie que c’est au prix de vies humaines que le chef de l’EI est tombé. Pas des vies américaines, certes, mais des vies tout de même, y compris d’enfants [trois des enfants du leader terroriste sont morts avec lui, ndlr]. Il travaille tellement sur un plan binaire qu’il ne peut que se réjouir ou se lamenter.

Trump dit même avoir assisté à la mission comme s’il était au cinéma…

De la même manière qu’il se conforte dans un rôle de super‐héros de guerre, il raconte sa mission comme une super‐aventure. Quand il parle de la mort du fils d’Oussama ben Laden, Hamza [dont la mort à une date indéterminée a été annoncée en septembre, ndlr], il donne comme justification qu’il «disait de très mauvaises choses, sur le pays, les gens et le monde […]». C’est simpliste, puéril et manichéen encore une fois.

Ce qui est très surprenant néanmoins, c’est que l’utilisation de ce genre de discours, indigne de la fonction présidentielle, détourne l’attention. Celle des journalistes, des traducteurs, des diplomates et des analystes politiques. Pendant que l’on s’intéresse à des points de discours haineux, Donald Trump attire ceux qui n’appliquent pas une pensée complexe. Il rend acceptable la violence et la haine. Finalement, il ne se distingue pas tant que ça de ceux qui se revendiquent djihadistes et ont une vision tout aussi manichéenne et haineuse, mais des États‐Unis cette fois. Du côté de l’EI ainsi que du côté Américain, on se sent libre de choisir qui sont les méchants et qui sont les gentils. De la même manière, on se sent libre de choisir qui meurt et qui vit. Aucune passerelle de dialogue n’est mise en place, et c’est terrifiant.

Quel est l’intérêt de ce genre de rhétorique pour Donald Trump?

Tout simplement de conforter sa base électorale. Il faut comprendre que ce discours ne changera absolument rien pour Donald Trump. Il est toujours plus aimé par sa base tandis que ses détracteurs n’ont rien de nouveau à lui reprocher. Pendant que le monde s’étonne de ses propos polémiques, il détourne l’attention et s’applique à détruire tout ce qu’a accompli Barack Obama avant lui en mettant en place des politiques xénophobes et misogynes. Alors même qu’il ne paraît pas à la hauteur de sa fonction, il fait exactement ce qu’il veut: diviser.

Tout le monde sait qu’à la mort d’un chef, deux autres surgiront, pourtant il déclare le califat détruit à 100%. De la même manière il semble dire que la mort d’al-Baghdadi vaut mieux que celle de Ben Laden et discrédite le Congrès américain en admettant que celui‐ci est sujet à des fuites. Il embrasse la division à l’internationale et au sein même de son pays. Il semble même tirer parti de la procédure d’empêchement qu’essayent de mettre en place les démocrates. Donald Trump est plus fort quand il est détesté. Pour lui, les gens le haïssent et ce n’est pas juste: c’est un héros de guerre.

Propos recueillis par Tom Hollmann