Retour du péronisme en Argentine après quatre ans d’absence

Créateur d’un populisme néfaste pour les uns, père des acquis sociaux pour les autres, Juan Domingo Perón continue d’influencer le paysage politique de l’Argentine 45 ans après sa mort. La récente victoire du péroniste Alberto Fernandez aux élections présidentielles en est la dernière illustration. Retour sur la persistance d’une mouvance politique complexe, 75 ans après sa création.

«Il faut être né en Argentine pour comprendre le Péronisme» aiment répéter les argentins. Ces derniers s’apprêtent à en faire de nouveau l’expérience. Dimanche 27 octobre, le candidat Alberto Fernandez remporte l’élection présidentielle dès le premier tour avec près de 48 % des voix, et perpétue l’expérience péroniste près de 75 ans après sa création. Le nouveau président clos une période inédite sans péronisme à la tête de l’Etat, en sortant le libéral Maurcio Macri. 

«Unir la bourgeoisie nationale et les classes populaires»

Depuis l’hexagone, difficile d’appréhender ce mouvement politique complexe, englobant un éventail de courants ni bien définis, ni bien constants dans l’histoire. Et il est nécessaire de revenir sur les origines pour en comprendre les nuances. Le péronisme naît à la sortie de la seconde guerre mondiale, suite à la libération de son président, enfermé pour son poids politique croissant, Juan Domingo Perón. Accompagné de sa femme Évita, célèbre actrice de feuilletons radio, il incarne une figure glamour et influente, détenteur d’un pouvoir fort et unificateur. «La force du péronisme a été d’unir la bourgeoisie nationale et les classes populaires au sein d’un même mouvement au nom de l’indépendance nationale» explique Christophe Ventura, directeur de recherche à l’IRIS et spécialiste sur l’Amérique Latine.

Le mouvement dit de «conciliation de classe» met à l’honneur un président fort et une prééminence étatique dans les politiques économiques et sociales. Destitué par un coup d’État en 1955, l’homme fort reviendra au pouvoir en 1973, avant de décéder l’année suivante. Sa mort laisse un vide politique, mais lègue un puissant héritage idéologique. La culture péroniste est née, elle y est restée.

«Un mouvement intégral»

75 ans après, le péronisme domine toujours l’échiquier politique. «Le mouvement péroniste a effacé les clivages politiques traditionnels pour devenir un mouvement intégral, à la fois culturel, politique et social», poursuit Christophe Ventura. Les jeux de pouvoir se passent maintenant en interne, chaque personnalité tentant d’influencer l’orientation politique du mouvement. Les présidences de Carlos Menem et Cristina Kirchner, se revendiquant chacune du péronisme, l’illustrent bien : quand le premier lui donne dans les années 1980 une orientation économique libérale, l’autre lui fait adopter de larges réformes sociales dans les années 2000.

En survivant à la mort de son fondateur, aux dictatures et à certaines défaites électorales, le péronisme a démontré en 75 ans qu’il avait su dépasser le simple cadre politique, pour se transformer en culture nationale. «Le péronisme est un mouvement intégral. On le retrouve partout : depuis les syndicats étudiants jusqu’aux plats typiques argentins».

Les frontières du péronisme sont floues et sont loin de faire consensus au sein du monde universitaire. «Les grandes valeurs du péronisme, personne n’est vraiment capable de les définir», explique Jean‐Jacques Kourliandsky, chercheur à l’IRIS sur les questions ibériques. «C’est avant tout une figure politique imaginaire, encore incarnée par Juan Perón et sa femme ». Mais une chose est sûre, le mouvement continue de convaincre les argentins. La victoire péroniste récente a réussi à rassembler l’ensemble des mouvances de gauche modéré derrière la personne d’Alberto Fernandez, pour mettre à l’honneur, une fois de plus, un héritage politique unique au monde.

Manon Chapelain