À la rencontre des squatteurs de Landy

A Saint-Denis, le Landy Sauvage est un squat autogéré, occupé par un collectif depuis dix-huit mois. Militants écolos, bénévoles dans des associations ou encore anarchistes assumés, le squat agrège des personnalités hautes en couleur.

Mathias a la parole facile. Au squat, c’est lui qui répond aux questions des visiteurs. Mais il est un peu lassé de l’exercice : «J’ai déjà répondu à des journalistes hier» soupire-t-il.  Comme la plupart des squatteurs de Landy, Mathias se méfie un peu des médias. Ce militant écologiste est membre d’Extinction Rébellion. «Je suis convaincu que la désobéissance civile est la solution pour défendre nos causes». Pour lui, il s’agit même de l’avenir des mouvements sociaux. «J’ai participé à l’occupation de Châtelet. Le squat de Landy, c’est un peu le même esprit. On veut revenir à une société qui prend son temps et dans laquelle les gens se parlent». Mathias fait le tour du squat au confort sommaire avec des fiertés de propriétaire : «Ici, on expérimente le vivre-ensemble, on veut tous un autre mode de vie». Le militant écologiste est à l’aise avec les «gens nomades» qui occupent le squat : «On partage les mêmes valeurs donc nos discussions sont très enrichissantes. C’est sûr, vous ne trouverez personne de droite ici… enfin je crois» ajoute-t-il, avec un sourire, soudain saisi d’un doute.

Du haut de ses dix-sept ans, Pauline est la plus jeune au squat de Landy. Originaire de Nanterre, elle est en année de césure après avoir obtenu son bac l’an dernier. Le Landy Sauvage, elle l’a découvert par hasard : «J’ai tapé squat Paris sur Google et je suis tombée sur Landy Sauvage. Parfois, il ne faut pas aller chercher trop loin». Pauline n’est arrivée qu’hier à Landy mais elle fréquente les ZAD depuis des années : «C’est mon père qui m’a emmenée la première fois à Notre-Dame-des-Landes». Depuis, l’adolescente écume les lieux alternatifs. Au début de son année de césure, Pauline avait «prévu les trucs qu’on peut prévoir comme l’humanitaire ou les éco-villages ». Mais finalement, elle a « décidé de ne plus rien prévoir ».  Proche des milieux écolos, elle avoue ne pas partager les valeurs de tous les squatteurs de Landy : « Je suis mal à l’aise avec la violence et les discours anti-flics. Je crois qu’on peut rejeter le système de manière pacifique ». Après Landy, la jeune femme compte se rendre en Allemagne, dans un lieu similaire. « Je veux voyager pour me sentir plus libre, partout ». Puis, elle entamera des études de philosophie tout en continuant à fréquenter les squats, « mais à mi-temps ».

À 26 ans, Côme n’a qu’une envie : quitter Paris. « Tout est artificiel dans cette ville ». Dans son minuscule appartement parisien, Côme « ne voit plus la lumière ». Cet originaire de banlieue parisienne rêve de renouer avec la terre et de ressentir le passage des saisons. Il a entendu parler du squat pour la première fois il y a neuf mois. Depuis, il a pris l’habitude de venir régulièrement pour donner un coup de main et discuter avec les gens : « Ce que je trouve vraiment génial, c’est qu’il y a plein de profils très différents ». Ce matin, Côme a participé à la préparation du repas. Avec d’autres camarades, il a soigneusement épluché des pommes de terre avant d’aller faire la vaisselle : « C’est un espace autogéré. Chacun donne un coup de main. C’est vraiment bienveillant » Militant écologiste à l’ANV-COP21, Côme va désormais découvrir le woofing (travail dans des fermes biologiques, ndlr) dans une ferme en région toulousaine. Il va enfin « retrouver les arbres » qui lui manquent tant.

Dans la cour du squat, Mickaël, la quarantaine, arbore un large sourire. Il n’est arrivé qu’hier, lorsque les réseaux sociaux ont partagé l’appel à l’aide du « Landy Sauvage » mais est « heureux de donner un coup de main ». Il y quelques années, Mickaël vivait à l’écart des tourments du monde. Ouvrier à la chaîne de production de General Motors, il n’était « pas du tout militant ». Mais l’usine a été délocalisée en Pologne il y a deux ans et Mickaël a perdu son travail. Depuis, il tire ses revenus de missions d’intérim. L’hiver dernier, il s’est engagé dans les Gilets jaunes. Il n’a pas manqué un samedi et a vécu plusieurs gardes-à-vue. « Moi, je suis opposé aux négociations. Je crois qu’on obtient des droits par la lutte, dans la rue. Si Macron veut nous parler, qu’il vienne sur les Champs-Élysées ». À Landy, Mickaël apprécie de fréquenter les militants écolos : « J’ai beaucoup appris de leurs méthodes de désobéissance civile même si je ne suis pas convaincu que ce soit une solution ». Mais c’est le 17 novembre, anniversaire du mouvement des Gilets jaunes, que Mickaël attend avec impatience : « Je pense que ce sera très dur dans la rue et que ça sera un tournant ».

Son regard bleu acier vous fixe avec bienveillance. Heather est anglaise. Elle vit en France depuis trois ans. Elle est bénévole dans une association qui vient en aide à des réfugiés. Avec son van, Heather a collecté plus de 4 500 matelas et 2 500 sacs de couchage : «J’ai récupéré de nombreuses tentes dans les champs à la fin des festivals en Angleterre». Avec une autre bénévole, Heather travaille sept jours sur sept, la nuit, pour distribuer des ressources aux sans-abris et réfugiés, à Paris et en banlieue. Une équipe médicale l’accompagne dans ses maraudes. Lorsque Heather évoque son pays d’origine, c’est avec dégoût : «j’ai honte de mon pays et du gouvernement». «Les centres de détention pour migrants, c’est des camps de concentration, ni plus, ni moins» lâche-t-elle avec amertume.  Mais la situation n’est guère plus brillante en France : «c’est nous qui prenons les responsabilités que l’État devrait prendre». Heather a conscience que la tâche est immense : «nous ne pouvons pas accueillir tous les réfugiés. Comment pourrions-nous tous les prendre à Landy ? Alors, nous les aidons dehors». Si le squat devait être expulsé, Heather sait déjà qu’elle vivra dans son van et poursuivra sa mission.

Emilie Spertino (texte)

Lola Collombat (photos)