À Thiais, un collectif de bénévoles enterre les pauvres dans la dignité

En plus de la très grande précarité durant leur vie, les sans-abris et les personnes en situation de dénuement se retrouvent seuls dans la mort. Le collectif La mort dans la rue tente d’apporter de l’humain lors de leurs enterrements au cimetière de Thiais, dans le Val-de-Marne.

Une camionnette grise arrive devant le grand portail du cimetière parisien de Thiais (Val-de-Marne). Elle porte le logo de la mairie de Paris et transporte les cercueils de trois personnes. Thierry, un employé de la mairie en tant que portier, ouvre la barrière. À mesure que les voitures avancent, il note les plaques d’immatriculation. Vêtu d’un grand imperméable noir par dessus son costume, Serge, la cinquantaine, gare la camionnette devant la salle de conservation. Il se dirige vers Thierry et échange quelques mots avec lui sur la vie et la mort: «J’espère vivre encore longtemps, comme mon père.»

Le cimetière de Thiais s’apprête à acceuillir les obsèques de trois parmi les centaines de personnes mortes chaque année dans le dénuement. Elles étaient 612 en 2018, décédées pour la moitié d’entre elles sur la voie publique ou dans un abri de fortune. Soixante bénévoles du collectif La mort dans la rue à Paris se relaient chaque semaine pour venir accompagner leur enterrement. Sur ces 105 hectares de verdure et de tombes, des voitures électriques ont été mises en place par la mairie en guise de navettes pour les piétons. Deux représentantes du collectif sont présentes ce 30 octobre. «On vient toujours en binôme», explique Hélène, une retraitée qui dévoue son temps libre au collectif: «Cela fait quinze ans que je suis bénévole. C’est pour moi un travail nécessaire et indispensable.»

Une fois arrivés au carré de la solidarité, les quatre employés des pompes funèbres, tous vêtus du même uniforme que Serge, commencent par placer le premier cercueil devant le tombeau. José Duflet est décédé seul à l’hôpital. Les fossoyeurs harponnent le cercueil en bois et, à l’aide d’une corde, le mettent en terre. Ils vident un sac de sable sur la tombe puis tirent sur une manivelle pour la sceller. Des bénévoles prononcent quelques mots. Elise, une journaliste pigiste de 26 ans, vient pour la première fois participer à une inhumation avec le collectif: «C’est important de pouvoir accompagner ces personnes vers la mort dans la dignité», explique-t-elle. Hélène lit un poème de l’écrivain allemand Thomas Mann en l’honneur du défunt. Elle finit son oraison d’un: «Reposez en paix, José». Quelques moments après la mise en terre, elle reçoit un appel d’une responsable de l’association avec des informations biographiques. José était un homme très cultivé, comptable dans un institut pharmaceutique. Trop tard. Les bénévoles déposent un pot de fleurs sur la tombe.

Les trois mises sous terre s’enchaînent de la même façon. Doriane Lefebvre, 56 ans, a vécu les dernières années de sa vie dans le foyer des Enfants du Canal, à Paris. Une dizaine de proches rencontrés là-bas sont présents pour lui rendre hommage et prononcer quelques mots. Sara et Joan, un jeune couple, se tiennent enlacés, comme pour ne pas flancher. «Je lui mettais du vernis, je la coiffais», raconte la jeune femme, touchée. Élise lit un texte de l’écrivain américain Martin Gray sur la mort et le deuil. Un des amis présents récite un Notre-Père: «Elle était croyante et aurait voulu une cérémonie religieuse.» Mains levées vers le ciel, un autre proche prend le temps d’une invocation musulmane silencieuse devant la tombe. Le bouquet tenu par une des proches tremble. Quelques larmes coulent. Dans un silence pesant, les fleurs sont déposées sur la sépulture.

Très vite, les bénévoles du collectif doivent quitter la petite assemblée pour inhumer le denier défunt. La même procédure se répète pour M. Amrani, 56 ans. Cette fois, c’est Hélène qui lit un poème signé Tahar Ben Jelloun. Comme l’écrivain, le défunt était originaire de «la capitale spirituelle du Maroc, Fès.». Dans le silence du cimetière, la voix de la bénévole résonne: «J’ai vu l’aimée avancer vers l’horizon où j’ai enfoui mon visage. […] Elle m’emmènera là où on dépose les âmes et les armes.»

Amina Chagar