Accompagnatrices voilées: «Nous ne pouvons pas pratiquer une laïcité à géométrie variable»

François Grosdidier, un des trois seuls sénateurs LR à avoir refusé d’approuver la proposition de loi sur le port des signes religieux ostentatoires lors des sorties scolaires, juge que ce texte ne fera que renforcer les communautarismes.

Mardi 29 octobre, le Sénat votait par 163 voix contre 114 une proposition de loi du groupe Les Républicains visant à «assurer la neutralité religieuse des personnes concourant au service public de l’éducation». Ce texte, chaudement soutenu par le président du groupe LR Bruno Retailleau, a notamment pour but d’empêcher l’accompagnement des sorties scolaires par des mères de famille voilées. Parmi les 114 «contre», on trouve notamment les 23 sénateurs LREM mais aussi trois des 133 votants LR, dont François Grosdidier. Pour le sénateur de la Moselle, en poste depuis 2011, une telle interdiction ne peut que renforcer la stigmatisation des musulmans.

Une immense majorité de sénateurs LR ont voté en faveur de cette proposition de loi. Pourquoi vous désolidarisez-vous de votre groupe sur cette question?

Cela me paraît totalement contreproductif. Je ne doute pas des bonnes intentions de mes collègues du groupe LR, qui veulent lutter contre les communautarismes, mais c’est une proposition qui, si elle devenait une loi, les renforcerait. Contrairement à ce que pourrait dire Bruno Retailleau, les femmes voilées ne portent pas le voile comme un étendard de sécession. Elles le portent par tradition, par conviction intime, par conditionnement familial ou bien même par pudeur. Ce genre d’interdiction ne peut qu’être reçu comme une marque, même plus de stigmatisation, mais de persécution.

Certaines mères de familles, dans les quartiers difficiles, sont les meilleurs ponts entre des musulmans mal intégrés et les institutions de la République. Elles sont souvent les seules qui ont une conscience de parent d’élève et une volonté d’intégration. Prenez Mme Latifa Ibn Ziaten [la mère du premier militaire assassiné par Mohammed Merah en 2012, ndlr], qui fait le tour des collèges et des lycées pour délivrer un message d’éducation sur le djihadisme et la radicalisation. Imaginez-vous que l’on puisse lui refuser l’entrée dans un établissement scolaire au seul titre qu’elle est voilée. Qu’elle ferait du prosélytisme musulman alors qu’elle ne fait que du prosélytisme républicain? Le vrai problème est aujourd’hui celui de la déscolarisation des enfants dans les quartiers sensibles mais aussi des écoles privées hors contrat.

Craignez-vous que cette proposition alourdisse encore le climat sur cette question?

Bien sûr que oui! Et les musulmans, même les plus modérés, en sont également convaincus. Tout le monde s’aperçoit que cette proposition de loi ne vise que l’Islam. C’est encore pire chez les enfants, qui se disent que leur mère ne peut pas les accompagner en sortie scolaire car elle est musulmane. Quand bien même toutes les femmes musulmanes ne portent pas le voile, qui sommes-nous pour leur dire comment pratiquer leur foi? Je ne pense pas que la religion catholique accepterait qu’une puissance publique d’un pays musulman leur explique comment interpréter leurs textes sacrés.

Marine Le Pen évoque l’interdiction totale du voile et de la kippa dans l’espace public, votre collègue non-inscrit Jean-Louis Masson ramène le débat au Sénat à l’immigration en général… Qu’en pensez-vous?

Je suis d’autant plus opposé à ces surenchères. La loi de 1905 autorise l’expression de la religion, y compris vestimentaire, dans l’espace public. On doit pouvoir porter une croix chrétienne, un voile, un T‑shirt avec une faucille et un marteau, ou bien même une croix celtique. Nous sommes en train de perdre nos repères et de marquer la victoire intellectuelle des terroristes. On convainc les musulmans de France et d’Europe qu’ils sont victimes de persécutions et qu’ils ne peuvent pas s’intégrer dans une société qui les rejette. On fait tout le contraire de l’intégration.

Pour revenir à la loi de 1905, nous savons que les financements étrangers sont un problème pour les lieux de culte, or il n’y a pas d’argent public. On a décidé en 1905 qu’un lieu de culte ne pourrait pas recevoir de financement sauf s’il avait été construit avant cette date, or, on ne se doutait pas que la seconde religion de France arriverait postérieurement. C’est un deux poids deux mesures qui est antipédagogique. On ne peut pas pratiquer une laïcité à géométrie variable en fonction des religions.

Pensez-vous que le chef de l’Etat doive prendre position sur la question?

C’est une situation compliquée pour Emmanuel Macron, dont le groupe est majoritairement opposé à cette proposition de loi. Néanmoins, son silence est pesant, il aurait dû tout du moins s’exprimer sur le sujet. Mais tout le monde prend d’énormes risques, nous savons depuis la Saint-Barthélémy que les questions religieuses sont particulièrement incendiaires. Nous sommes bien imprudents de nous balader avec des allumettes sur ce terrain-là. Jamais Jacques Chirac n’aurait laissé déraper un tel débat ainsi.

Propos recueillis par Tom Hollmann.