Liban : «Le but n’est pas que de changer le personnel politique, mais de politique» 

À l’annonce de la démission du Premier Ministre Saad Hariri, mercredi 30 octobre, le peuple libanais crie victoire. Pascal Monin, directeur de l’Observatoire de la fonction publique et de la bonne gouvernance au Liban,  nous éclaire sur l’avenir du Liban et de son mouvement protestataire.

Depuis quatorze jours, des dizaines de milliers de manifestants font tomber les barrières religieuses pour exiger le renouvellement de la classe politique et un plan économique pour sortir le pays de la crise. Dans ce pays ou le chômage oscille entre 30 et 35%, les coupures d’eau et d’électricité sont quotidiennes, et les déchets envahissent les rues. Le Liban est classé 138ème sur l’échelle de la corruption par les organisations internationales. La taxe imposée par le gouvernement démissionnaire sur la messagerie WhatsApp a été l’étincelle symbolique qui a déclenché la protestation populaire.

La démission du Premier Ministre Saad Hariri est‐elle une vraie victoire pour le mouvement de protestation populaire, ou un acte symbolique sans véritables conséquences ?
C’est une victoire. D’abord parce que ce soulèvement spontané et décentralisé a permis de réveiller les Libanais. C’est la première fois que des chrétiens, des sunnites, des chiites et des Druzes se soulèvent ensemble. À Tripoli, qui avait une image de ville extrémiste et radicale, on a vu des gens manifester en sécurité et en paix, quelle que soit leur religion. C’est un sursaut national inédit.
La deuxième victoire, c’est que le gouvernement a proposé, au bout de 72 heures, une série de réformes pour sauver l’économie libanaise sans passer par l’impôt. En 2018, le programme d’aide internationale au Liban, appelé plan «Cèdre», promettait 11 milliards de dollars en échange de ces réformes. Saad Hariri avait promis de l’appliquer, il ne l’avait pas fait. Lorsqu’il a finalement accepté de réaliser ces réformes la semaine dernière, sous la pression de la rue, c’était déjà trop tard. Les Libanais ont perdu confiance en une classe politique gangrenée par la corruption, et qui s’autogénère depuis 30 ans. Le pouvoir doit envoyer un choc positif : le but n’est plus seulement de changer le personnel politique, mais de changer de politique.

Quel est l’avenir politique du pays, selon vous ?
Le Président va consulter les membres du Parlement pour nommer un nouveau Premier Ministre. Il y a deux possibilités.
La première, c’est que Saad Hariri soit renommé, avec une plus grande marge de manoeuvre. Il a la confiance de la communauté internationale : c’est lui qui a mené les négociation pour le plan «Cèdre», il est garant d’une certaine ouverture. Ce serait dans la logique de la politique de compromis du gouvernement en place.
L’autre scénario, c’est que le Hezbollah et le parti du Président (le Courant patriotique libre), choisissent un Premier ministre qui représente leur majorité à l’assemblée. Il y aurait alors rupture avec la politique du compromis de Hariri. Cela serait problématique par rapport à la communauté internationale. Les sanctions des Etats‐Unis, qui frappent le Hezbollah, pourraient encore sévir et frapper l’ensemble du Liban.

Quel est l’avenir de cette contestation populaire ?
La rue peut contribuer au changement, mais le changement ne peut pas avoir lieu seulement dans la rue. Il faut un gouvernement de transition qui puisse regagner la confiance des jeunes, et de la population. Il faut un plan économique stable, accompagné d’une lutte contre la corruption impitoyable. Pour cela, il faut rendre son indépendance à la justice, lui donner les outils pour appliquer une politique de lutte contre la corruption. À partir de là, on pourrait réfléchir à une loi électorale plus représentative, pour lancer des élections anticipées. Le nouveau gouvernement devra poser les jalons d’un système qui ne serait plus confessionnel.
La force du mouvement populaire est aussi sa faiblesse. Sans leadership, il ne peut pas négocier avec le gouvernement. Les jeunes qui manifestent attendent la formation d’un gouvernement indépendant, dont le but serait de sauver le pays et le mettre sur la voie de la reconstruction.
Il y a un essoufflement certain, mais quoi qu’il en soit ces quatorze jours resteront historiques. Ils ont marqué le réveil de la conscience et de la dignité du peuple libanais.

Enola Richet