Port du voile : «ce débat éloigne les familles musulmanes de l’école»

«Déconnectés», «sombres abrutis»… Après le vote par le Sénat de l’interdiction du voile durant les sorties scolaires, les enseignants sont nombreux à dénoncer un débat « contre‐productif ».

Ils sont les premiers concernés par le vote, mardi 29 octobre, de l’interdiction des signes religieux aux parents accompagnant les sorties scolaire. Les divisions politiques sur le port du voile jettent un malaise chez les professeurs de l’Éducation nationale. Beaucoup estiment que le lien entre une partie de la population musulmanes et l’éducation se fracture un peu plus au fil des semaines. 

Pour Yannis Chalabi, qui enseigne en lycée et au collège de Saint‐Fargeau‐Ponthierry (Seine‐et‐Marne), «Ce que le Sénat a voté est envisageable en théorie, dans un établissement où tout va bien. Mais dans les quartiers sensibles, les mères de famille qui portent le voile sont souvent les seules qui se rendent disponible pour nous aider». «Quand on est prof, on se plaint souvent de ne pas avoir assez de lien avec les parents», témoigne un autre professeur d’un collège de région parisienne, « là ça va être encore pire…».

«C’est inutile, le vrai problème est le manque de parents accompagnateurs. Au contraire, il faudrait prendre davantage de mesures pour encourager les parents à venir en sorties scolaires», explique Stepan Adigyozalyan, professeur d’histoire-géographie à Cavaillon (Vaucluse). Pour lui, «ceux qui viennent sont des parents volontaires. Si on les met de côté, on entrave leur engagement».

«On se trompe de débat»

Pour une grande partie du corps enseignant, la laïcité reste cependant un sujet central. Un sondage IFOP publié l’année dernière montrait que 59 % des sondés estimaient qu’elle serait en «danger», notamment en zone d’éducation prioritaire. Parmi les problèmes rapportés, pêle‐mêle : l’enseignement moral et civique, la mixité filles‐garçons ou encore le temps de recueillement. Aucun des professeurs contactés par le CFJ n’a eu vent d’incidents en marge de sorties scolaires. «Quand on voit les sénateurs qui se comportent comme ça, c’est contre‐productif pour le message porté par l’école. Ça ne fait qu’éloigner un peu plus de notre institution les familles où le voile est porté», estime Hugo Pellerin, professeur de lettres depuis une douzaine d’années. Dans son collège de Grigny (Essonne), où environ la moitié des mères sont voilées selon lui, un programme appelé «réseau LéA» travaille à favoriser le lien entre les parents et l’école. «Depuis trois ans, on passe notre vie à encourager les parents à venir voir ce qu’il s’y passe. À leur donner confiance, à leur faire créer des liens avec l’institution. Il s’agit souvent d’immigrés de première génération, qui ont eu du mal à comprendre ce que nous faisons en classe». Pour lui, débattre sur le voile lors des sorties scolaires «ne fait que créer beaucoup de confusions pour les familles». Suite aux propos d’un élu Rassemblement National à l’encontre d’une femme voilée qui accompagnait une sortie scolaire au conseil régional de Bourgogne‐Franche‐Comté, le 11 octobre dernier, l’enseignant assure que plusieurs familles musulmanes sont venues le voir pour lui demander si la loi était déjà en vigueur.

Pour que cette proposition de loi déposée par le groupe Les Républicains, majoritaire au Sénat, soit définitivement adoptée, elle devra être votée par l’Assemblée nationale. Ce qui semble peu probable puisque celle‐ci est dominée par La République en marche. Le ministre de l’Education nationale Jean‐Michel Blanquer, d’ailleurs exprimé son opposition au texte. Yannis Chalabi se dit enthousiaste : «Même avec ces débats sur le port du voile, je ne pense pas que les parents concernés vont arrêter de suivre la scolarité de leurs enfants. Au contraire, j’espère que ça va leur donner encore plus l’envie de montrer que ce n’est pas parce qu’on porte le voile qu’on est loin de l’éducation de ses enfants.» 

Thomas Guichard