Crise en Irak : “La population rejette en bloc le système politique”

À l’heure où la crise sociale s’intensifie en Irak, avec 27 manifestants tués ce jeudi, Victoria Fontan, chercheuse spécialiste du pays à l’université de Duhok revient sur l’enlisement du conflit.

Ce jeudi à 18h, 28 manifestants ont été tués à Nassiriya, ville du sud de l’Irak encerclée par les forces de sécurité. C’est l’une des journées les plus meurtrières depuis le 1er octobre, début d’une contestation inédite qui a fait plus de 340 morts. Les insurgés réclament la refonte du système politique et le renouvellement de la classe dirigeante. Les autorités ont proposé des réformes sociales qui n’ont pas suffi à éteindre la colère des manifestants. 

La chercheuse spécialiste de l’Irak, Victoria Fontan, explique pourquoi les Irakiens se révoltent contre leur classe politique ainsi que contre la mainmise de Téhéran. 

Contre quoi les Irakiens se révoltent‐ils? 

Il s’agit de la plus grande manifestation des Irakiens depuis la chute de Saddam Hussein en 2003. Elle a débuté de manière spontanée, sur les réseaux sociaux et a pris une ampleur inédite. Elle s’explique par deux raisons.

Tout d’abord, la révolte, qui a débuté le 1er octobre, s’inscrit dans un contexte de malaise social et économique très marqué. Le peuple s’insurge contre l’incapacité du pouvoir à améliorer les conditions de vie de la population après plusieurs années de crise économique. 40% de la population irakienne est aujourd’hui au chômage. L’Irak est également fréquemment frappé par des crises de l’eau, avec un manque d’eau potable qui engendre des maladies, des gastro‐entérites jusqu’à des cas de décès dans la population. 

Les manifestants dénoncent par ailleurs les influences politiques et religieuses sur le pouvoir de Bagdad. Depuis les élections législatives irakiennes de janvier 2005, la population s’estime contrôlée par une élite politico‐religieuse corrompue et incapable de gérer l’économie du pays. A leurs yeux, ils n’ont ni avenir ni opportunités dans la vie, puisque le système n’est que népotisme et cooptation. Ils pointent du doigt la mainmise iranienne en Irak, qui étend progressivement son influence sur l’exécutif. Au travers d’alliances avec les partis politiques chiites, l’Iran est devenu maître du jeu en Irak et compte notamment outrepasser les sanctions américaines via le territoire irakien. En somme, la population rejette en bloc le système politique au pouvoir et l’ingérence politique et idéologique. 

Pourquoi la crise s’enlise t‐elle? 

Les révoltes en Irak sont récurrentes depuis le printemps arabe de 2011. Et toujours réprimées dans le sang et la violence par le gouvernement irakien, elles n’ont jamais eu autant d’ampleur qu’aujourd’hui. Nous constatons que les manifestations sont de plus en plus structurées et les insurgés savent précisément ce qu’ils veulent. En vue de plus de justice sociale, les manifestants s’unissent sur un seul front et coagulent ensemble. Ils prennent conscience que le gouvernement veut les diviser entre chiites et sunnites et se rassemblement donc au‐delà de ces considérations religieuses. Ce sont les jeunes de moins de vingt‐cinq ans, étudiants et universitaires qui ont lancé la révolte, mais elle a été largement soutenue par les générations d’avant 2003.

Par ailleurs, on assiste à un alignement des étoiles et un effet boule de neige. Dans un contexte où l’Iran tente d’étendre son influence dans tout le Moyen‐Orient, les sunnites de l’Arabie-Saoudite et de la Turquie viennent s’immiscer dans la révolte pour affaiblir l’Iran. La population est donc soutenue par les voisins de la région, ce qui permet au conflit de perdurer. Et c’est sans compter que l’Iran est affaibli, dans la mesure où le pays se bat sur plusieurs fronts au Moyen‐Orient. La contestation, initialement spontanée, est renforcée par l’instrumentalisation qui en est faite par les pays voisins.

Quelle est la posture du gouvernement face à cette révolte? 

Au départ, le gouvernement a tiré à balles réelles et tenté de mettre fin à la manifestation de la manière la plus violente possible. Il a également proposé une série de mesures sociales et des élections anticipées pour apaiser la contestation mais sans succès. De fait, les annonces étaient comparables à des mesures cosmétiques, pour maquiller la situation mais qui ne prennent pas en compte la colère des manifestants.

La répression est menée par des groupes armés chargées de sécuriser l’Irak et de protéger le régime politique. Ils sont secondés par des milices anti‐émeutes et des groupes formés et armés par l’Iran. Le premier ministre Adel Abdel Mahdi a, lui, appelé les manifestants à “retourner à la vie normale” plutôt que de continuer à être utilisés comme des boucliers humains par des “saboteurs”.