Fumigènes dans les stades : l’impossible dialogue entre les ultras et la Ligue

Ce mercredi 4 décembre, les supporters nantais ne pourront pas assister au match contre le PSG au Parc des Princes. La faute à une interdiction de déplacement pour deux rencontres - à Brest et à Paris - suite à l’utilisation d’engins pyrotechniques. Face à l’explosion de la pyrotechnie en Ligue 1, la répression s’abat sur les supporters. 

Ils étaient 2 000 à chanter au Parc des Princes, le 3 avril 2019, en demi-finale de la Coupe de France. Ce mercredi 4 décembre (21 h 05), à l’occasion de la 16e journée de Ligue 1, les supporters nantais ne rempliront pas la tribune visiteurs de l’antre parisienne. Ils ont été interdits de déplacement pour deux rencontres — à Brest et à Paris — suite à l’utilisation d’engins pyrotechniques, lors du déplacement à Metz du 19 octobre dernier. Un match qui avait vu la Brigade Loire, le principal groupe d’ultras nantais, fêter son vingtième anniversaire et craquer plusieurs dizaines de fumigènes. La sanction, infligée par la commission de discipline de la Ligue de football professionnel (LFP), n’est pas une exception. Contre Amiens, le 27 octobre, et Monaco, le 3 novembre, le stade Geoffroy-Guichard de Saint-Étienne était, lui aussi, privé de son poumon pour les mêmes raisons. Jamais la question des fumigènes n’a autant cristallisé les tensions.

Après quinze journées, les tribunes françaises assistent à une recrudescence du nombre d’engins pyrotechniques. Dans un récent communiqué, la LFP en recensait plus de 1 400, « trois fois plus que la saison dernière à la même journée et un volume supérieur au total observé au cours de l’ensemble de la saison 2015–2016 ».

Pourquoi les fumigènes sont-ils un problème en France ? Depuis la loi Alliot-Marie de 1993, leur usage est passible d’une interdiction de trois ans de stade, 15 000 euros d’amende et trois ans d’emprisonnement. « Ce texte fait suite à des incidents, entre des CRS et des ultras parisiens du Kop Boulogne, lors du PSG-Caen du 28 août 1993 », rappelle Bastien Poupat, coauteur du livre Ultra, mode de vie. Ce ‑jour-là, dix agents des forces de l’ordre avaient été blessés. « Il y a eu un avant et un après dans la répression. Et le plus fou, c’est que ce n’était même pas pour une histoire de fumigènes. La faute à des incidents vraiment impressionnants », ajoute-t-il.

Fin novembre, un supporter lyonnais à l’origine de l’allumage d’un fumigène a été puni de six mois de prison avec sursis, deux ans d’interdiction de stade (IDS), avec obligation de pointer au commissariat chaque jour de match, et 40 heures de travaux
d’intérêt général.

 

Une politique de sanction inefficace

Mais la réalité, dans ses grandes largeurs, est toute autre. Faute de pouvoir identifier les auteurs — souvent cagoulés -, des sanctions collectives sont privilégiées. De quoi susciter l’ire des autres supporters. « C’est injuste de punir 5 000 personnes quand il y a 150 torches allumées », proteste Pierre Barthélemy, avocat de l’Association nationale des supporters (ANS). « Et la politique de sanction est totalement inefficace. Plus il y a de fermetures de tribunes, plus il y a de fumigènes la fois suivante. Parce que les supporters ont moins d’occasions d’aller au stade ». La saison dernière, plus de 23 huis clos partiels avaient été dénombrés — un record — contre moins de dix les années précédentes.

Dans ce climat brûlant, ce sont aussi les clubs qui grognent. En parallèle des fermetures de tribunes, qui impactent la billetterie et l’ambiance générale, ils sont sanctionnés financièrement. En 2018–2019, le montant total des amendes s’élevait à 1,62 million d’euros, d’après un article du Parisien du 2 juillet dernier. Saint-Étienne (216 500 euros) était le club le plus frappé, devant le PSG (201 000 euros) et Nice (150 000 euros). La saison actuelle est partie sur des bases encore plus élevées. Suite à l’usage massif d’engins pyrotechniques lors des célébrations des 120 ans de l’Olympique de Marseille et de l’anniversaire des Dogues Virage Est — le plus grand groupe de supporteurs lillois -, l’OM et le LOSC ont été condamnés respectivement à 100 000 euros et 75 000 euros d’amendes. « La commission de discipline de la LFP tape comme un sourd avec ces sanctions aberrantes », s’emporte Pierre Barthélemy. « Elle nous ferme la porte », renchérit Marc, porte-parole de l’ANS. « On n’a aucune relation avec elle. »

Les débats coincent aussi sur la question de la dangerosité des fumigènes. Un argument souvent avancé par leurs détracteurs. « Ce sont des objets à manipuler avec la plus grande précaution », assure Bastien Poupat. « Il y a déjà eu des blessés, avec des brûlures, notamment aux mains ». Des réflexions sur les alternatives à l’interdiction de la pyrotechnie sont également en cours à l’Instance nationale du supportérisme (INS). Toutes les pistes sont envisagées, comme le recours à un nouveau matériel moins chaud ou moins toxique. Contre l’interdiction, les ultras réclament, eux, une plus grande responsabilisation autour de ces engins. « D’abord, qu’ils ne soient pas utilisés par n’importe qui », précise Poupat. « Et qu’il y ait un dialogue avant chaque match ». En Amérique du Sud, par exemple, les supporters avertissent les instances de l’animation prévue : nombre de fumigènes et heure du craquage. « Ce qui donne des scènes magnifiques, des images de folie, dignes d’une bataille de Poudlard, dans Harry Potter ». De la magie. Sans coup de baguette.

 

*Malgré nos demandes répétées d’interview, la Ligue n’a pas souhaité répondre à nos questions.