Manifestations : les commercants peinent à assurer leurs arrières

Face aux dommages et aux pillages, les commerçants peuvent se tourner vers leur assurance. Mais ce que beaucoup ignorent, c'est que l’Etat peut aussi les aider.

Derrière la vitre du magasin “Andy & Lucy”, Boulevard Voltaire, dans le XIème arrondissement de Paris, un mannequin disparaît. Puis un second. Lucie Huang, responsable du magasin de vêtements, s’apprête à baisser le rideau. “On va s’enfermer à l’intérieur pour continuer la facturation”, explique‐t‐elle, sereine.

Lucie n’est pas la seule à avoir reçu la visite de la police en amont de la manifestation contre la réforme des retraites : mardi, dans un arrêté, la Préfecture de police a demandé aux commerçants de l’axe Gare de l’Est — Place de la République — Place de la Nation de fermer. 


L’objectif, éviter les épisodes de casse et de pillage observés en marge des manifestations de Gilets jaunes. Selon la Fédération Française de l’Assurance, près de la moitié des sinistres déclarés entre novembre 2018 et septembre 2019 concernaient les commerces, pour un total de 202 millions d’euros de dédommagement. Ce jeudi, le message de la préfecture a bien été reçu. La plupart n’ont pas ouverts, voir se sont barricadés avec des planches en bois. 

 

1 commerce sur 2 n’a pas d’assurance

Quelques irréductibles boulangeries et enseignes de restauration rapide n’ont pourtant pas fermé. Le Mcdonald situé Place de la République est en première ligne des possibles affrontements : “On a pris le risque de rester ouvert, mais on a prévu deux fois plus de vigiles”, détaille le directeur adjoint. “Si ça part en cacahuètes, on peut appeler du renfort. Et on peut compter sur l’assurance.”

Mais tous les commerces peuvent‐il se reposer sur leur assurance en cas de dommage ? Seulement “la moitié des commerçants souscrit à une garantie «perte d’exploitation»” - précise Arnaud Chneiweiss, délégué général de la Fédération française de l’assurance. “Elle joue seulement s’il y a des dommages, par exemple une vitrine fracassée, entraînant une fermeture sur plusieurs jours, et donc une perte de chiffre d’affaires. L’assureur compare alors avec les revenus de l’année passée, et dédommage à hauteur de la différence”. Pour être sûr d’être couvert, Arnaud Chneiweiss recommande de s’en référer au préfet de police. “S’il dit explicitement qu’il faut fermer, le commerçant ouvre à ses risques et périls”, prévient‐il.

L’Etat, un recours peu connu 

Problème : cette semaine, les propos de la préfecture étaient flous. Les autorités n’avaient pas imposé, mais seulement “demandé” la fermeture des commerces. Une “ruse habile pour limiter la responsabilité civile de l’Etat” et empêcher les commerçants de lui demander une compensation, assure Fanny Favorel‐Pige, Secrétaire générale du Conseil du commerce de France. “Une entreprise peut demander à l’Etat de prendre en charge le salaire des employés qui n’ont pas pu travailler à cause de la manifestation : c’est l’activité partielle, aussi appelée «chômage partiel»”. Pour obtenir réparation, une autre solution moins connue, et plus radicale, existe. “Un commerçant peut se retourner contre l’Etat en saisissant un juge et en portant plainte, si sa boutique est endommagée lors d’une manifestation, selon la loi de 1983.” Mais Fanny Favorel‐Pige reconnaît que personne, à sa connaissance, ne s’est risqué à attaquer l’Etat, découragé par les longues procédures et leurs coûts. 

Assurance, chômage partiel, plainte contre l’Etat… Daniel, gérant du Café du temple proche de la place de la République, a fait le deuil de toute solution. “Si on ferme, il y a encore plus de casse. L’an dernier, j’ai eu 5 000€ de vitres cassées à cause de black blocks lors d’une manifestation des Gilets jaunes où j’avais fermé”, explique‐t‐il derrière son comptoir.  Il regrette : “depuis, j’attends encore mon remboursement. Les assurances me renvoient vers la préfecture… Donc autant être là pour dissuader les gens mal intentionnés”,  en tendant des cafés aux militants, CRS et pompiers venus se réchauffer avant le coup d’envoi de la manifestation.