A Paris, le logement social en souffrance

En dépit des promesses d’Anne Hidalgo, la mixité sociale n’est toujours pas de mise. L’offre de logements sociaux reste très limitée et l’Est parisien concentre les HLM. Un parc immobilier à bout de souffle, pourtant déjà présenté comme priorité de son programme en 2014.

Paris compte plus de 245 000 logements sociaux au 1er janvier 2018. Destinés à des personnes aux ressources faibles, les logements sociaux comme les HLM (Habitation à Loyer Modéré) visent à favoriser la mixité sociale et à réduire les inégalités territoriales et de revenus. La loi relative à la Solidarité et au Renouvellement Urbains (SRU) du 13 décembre 2000, fixe un seuil minimal de 20% de logements sociaux dans les métropoles françaises de plus de 50 000 habitants.

De 18,5% en janvier 2014, la proportion de logements sociaux à Paris est passée à 22,6% en janvier 2020, selon l’Atelier parisien d’urbanisme (APUR). Durant ses six années de mandat, la maire socialiste sortante a poursuivi la politique municipale interventionniste de son prédécesseur, Bertrand Delanoë. En février 2019, Paris célébrait même son 100 000e logement social créé.

Depuis 2014, l’ancienne inspectrice du Travail a donc accentué la création de logement sociaux afin de réintégrer les populations défavorisées dans la capitale. Elle lutte ainsi contre la gentrification des quartiers les plus populaires de Paris, comme l’illustre la carte ci-dessous.

Chaque année depuis le début de son mandat, la maire de Paris a donc créé un peu plus de 7000 logements dans la capitale (voir graphique ci-dessus). Les «acquisitions conventionnées» correspondent aux logements du parc privé parisiens rachetés par l’Etat afin d’y appliquer sa politique sociale. Cette option est de loin la plus utilisée et correspond à la création d’environ 3600 logements sur cinq ans. La seconde option privilégiée par l’édile reste la création de logements neufs. En moyenne, 2700 logements ont été créés chaque année depuis 2014.

Un parc social saturé… et paralysé

La métropole parisienne respecte à présent le taux légal. La mairie de Paris se félicite ainsi du financement de plus de 6200 logements sociaux en 2018. L’offre de logements HLM disponibles reste cependant très en deçà de la demande : près de 250 000 ménages ont renouvelé ou déposé une première demande dans la capitale. Parmi eux, un peu moins de 11 000 ménages ont vu leur demande réalisée. Une offre vingt fois moins importante que la demande.

Le vocable «zone tendue» traduit ainsi péniblement la réalité de la pénurie de logements dans la capitale. Dans son entièreté, le secteur de l’immobilier doit faire face à plusieurs problématiques : la pénurie de l’offre, la rareté du foncier disponible, la hausse des coûts de construction et la baisse des mises en chantier. Un cercle vicieux alimentant la difficulté de construire de nouveaux logements sociaux.

«Le combat est devenu idéologique. Nous sommes le ghetto de riches du coin à abattre. Hidalgo veut faire du 16e un arrondissement de gauche»

Aymar de Gunzburg, riverain opposé au projet Fayolle

Outre le manque d’espace pour bâtir, des réticences s’élèvent dans certains quartiers cossus, contre la mise en place de logements sociaux. Ainsi, des riverains du 16e arrondissement ont refusé le projet de l’avenue Fayolle, un ensemble de quatre immeubles HLM, en bordure du bois de Boulogne. «Le combat est devenu idéologique, fustige Aymar de Gunzburg, un des chefs de file de la contestation. Nous sommes le ghetto de riches du coin à abattre. Hidalgo veut faire du 16e un arrondissement de gauche». Le chantier, contesté par une centaine d’habitants, a débuté discrètement en 2016, à l’issue de sept ans de recours judiciaires.

Une géographie du logement social conditionnée par les revenus

La priorité de la maire socialiste est de rééquilibrer le parc social entre les arrondissements de l’Est et ceux de l’Ouest, où ils sont plus rares. Ainsi, le 7e on en compte 2,1%. Même constat pour son voisin du 8e arrondissement qui cumule 3,3% de HLM. Des taux très bas, loin des 41,7% dans le 20e. Ian Brossat, adjoint à la mairie de Paris en charge du logement explique dans un entretien au Monde de janvier 2019, que ces différences sont liées au poids de l’histoire : « Pas facile d’effacer un héritage historique qui concentrait la moitié des logements sociaux dans trois arrondissements, les 13e, 19e et 20e, où nous essayons, aujourd’hui, d’implanter du logement intermédiaire et des chambres pour étudiants ».

Ainsi, on peut voir que dans les arrondissements où l’immobilier est cher (ci-dessus en rose), la proportion de HLM est plus faible (en orange clair).

«Les logements sociaux suivent une répartition sociologique», indique Sébastien Deslandes de Paris Habitat, premier bailleur social de la capitale. Une géographie révélatrice des inégalités de revenus entre les ménages franciliens. «Dans le 16e on n’a pas du tout envie d’avoir des logements sociaux sous le nez, et on ne l’a jamais voulu. Dans 14 arrondissements on n’atteint pas le seuil minimal de 20% fixé par la loi», regrette-t-il. La mixité sociale reste donc un souhait, en dépit des promesses de campagne de la maire sortante.

Paris, dans la moyenne européenne

A l’image de la France, l’avenir du logement social inquiète d’autres capitales européennes. «L’accès à un logement abordable et de qualité est la préoccupation principale. Le coût du logement est devenu une contrainte quotidienne insupportable», résume Cédric Van Styvandeal, le président de Housing Europe, la fédération européenne des bailleurs sociaux. Leur dernier état des lieux (The State in Housing in the european Union, septembre 2019) met en avant les efforts de Paris, qui se classe dans la moyenne européenne (voir ci-dessous). Avec 22%, la France est le 5e pays européen en matière de logement derrière les Pays Bas (30%), l’Autriche (24%), le Danemark (21%) et le Royaume-Uni (17%).

La politique interventionniste des maires socialistes de Paris depuis 2001 «a pu amortir partiellement les effets de la crise immobilière de 2008», selon Sarah Coupechoux de la Fondation Abbé Pierre. Aujourd’hui, cette politique est critiquée par l’opposition et «mise en difficulté par la hausse des prix du foncier, la paupérisation des ménages ou le désinvestissement progressif de l’État». Aux municipales de mars prochain de tirer le bilan du premier mandat d’Anne Hidalgo.

Emma Ruffenach et Sandrine Tran

Méthodologie :

Pour établir ces graphiques et ces cartes, nous sommes parties des données compilées sur le site Open Data Paris recensant les logements sociaux financés par la Ville de la Paris (novembre 2018). Par ailleurs, nous avons créé une base de données regroupant les chiffres des prix moyens par arrondissement, d’après les données de Meilleurs Agents et Notaires de Paris. Une autre base de données compare les pays européens en matière de politique de logement social, d’après les chiffres du rapport « The State in Housing in the European Union », septembre 2019). Nous avons mis à jour notre carte de la proportion parisienne de HLM avec le rapport « Les Chiffres du logement social à Paris en 2018 » (octobre 2019) avec les chiffres les plus récents de l’APUR, l’Atelier parisien d’urbanisme. Avec les outils Khartis et Flourish nous avons réalisé les graphiques illustrant cet article. Étant donné que le fond de carte de la ville de Paris n’était pas disponible dans Khartis, nous avons téléchargé sur le site Open Data le modèle dont nous avions besoin. A l’aide de tableaux croisés dynamiques nous avons réalisé le graphique en barre représentant l’année de création des logements sociaux parisiens entre 2014 et 2018.