Israël-Palestine: le “deal du siècle” ne date pas d’hier

Le plan de paix pour le Proche-Orient proposé par le président américain fait la part belle à Israël. Annexion des colonies, Jérusalem pour capitale et accaparation des ressources dans le Jourdain, constituent pourtant une politique de long terme des gouvernements israéliens.

« Israël fait un grand pas vers la paix » s’enthousiasme Donald Trump. En présentant son plan pour résoudre le conflit israélo-palestinien, le 28 janvier, le président américain s’est vanté d’avoir conclu la « solution à deux Etats la plus réaliste » jamais avancée. Le « deal du siècle » - comme il nomme son plan « très détaillé » de 180 pages — reconnaît le droit aux Palestiniens de disposer de leur propre État tout en faisant des concessions importantes à Israël. Le plan proclame Jérusalem comme « capitale indivisible d’Israël » et donne le droit à l’État hébreu d’annexer ses colonies en Cisjordanie, considérées comme illégales par l’ONU. En échange, il évoque la possibilité d’une aide de 50 milliards de dollars pour développer l’économie de la Palestine esquissée lors du sommet de Manama (Bahrein), en juin 2019.

La colonisation, bien avant Trump

Plus de 25 ans après l’espoir soulevé par les accords d’Oslo, Donald Trump exhorte Mahmoud Abbas, président de l’Autorité palestinienne, à saisir une « chance historique », sûrement « la dernière » d’obtenir un État indépendant. Ce dernier a immédiatement rejeté ce plan. Alors que Donald Trump annonce la paix, son homologue israélien Benyamin Nétanyahou consacre, lui, des décennies de politique d’annexion. Au Maghreb-Orient des Livres organisé à Paris le 9 février, Khalil Tafakji, cartographe palestinien et ancien conseiller de Yasser Arafat, avoue ne pas avoir été surpris : « ce deal est la juxtaposition des plans israéliens dans l’Histoire, la signature de Trump en plus. » 

Débutée après la fin de la guerre des Six Jours en 1967, la colonisation de la Cisjordanie ne s’est jamais arrêtée. Des implantations sauvages ont été installées après les accords d’Oslo de 1993, alors que Tel-Aviv s’était engagé à ne plus autoriser de nouvelles installations. La deuxième vague visible débute en 2002, au début de la construction du « mur de séparation » entre le territoire israélien et la Cisjordanie. Avec une longueur de 700 km, c’est désormais 8,5 % du territoire palestinien qui se retrouve côté israélien, dont un grand nombre de colonies. Depuis 2016, plus de 410 000 colons israéliens se trouvent en Cisjordanie, selon l’ONG B’Tselem, sans compter ceux établis à Jérusalem-Est. Trois fois plus que trente ans auparavant. 

La création des colonies illégales selon l’ONU en Cisjordanie des années 1970 à aujourd’hui (source : B’tselem).

En septembre 2019, le Premier ministre israélien s’illustre par un coup d’éclat en promettant d’annexer la vallée du Jourdain et le nord de la mer Morte. Avec ce plan, c’est désormais chose faite, ou du moins acceptée, par les Américains. Même si deux poches de territoires taillées dans le désert israélien du Néguev pourraient revenir aux Palestiniens près de Gaza, il perdent au moins 30 % des territoires conquis lors de la guerre des Six jours en 1967. L’organisation Peace Now insiste : « l’Etat palestinien ne sera qu’un territoire morcelé, un peu comme un morceau de gruyère — mais avec le fromage pour les Israéliens, et les trous pour les Palestiniens ».

Les colonies localisées en Cisjordanie en fonction de la taille de leur population (source : B’tselem)

L’encerclement de Jérusalem-Est

En reconnaissant Jérusalem comme capitale d’Israël en 2017, Washington n’avait pas précisé sur quelle partie de la ville s’étendait la souveraineté israélienne. Pour Trump, elle est désormais  « libérée », toute entière offerte à Israël. Son « deal » déplace désormais la capitale de l’État palestinien à l’extérieur de la « barrière de sécurité » érigée par Israël en 2002, qui longe l’Est de Jérusalem. Une capitale hors de la vieille ville, disputée entre les Palestiniens et les Israéliens depuis des siècles pour son importance religieuse. Un bond en avant pour l’extrême-droite israélienne, un blasphème pour les Palestiniens.  Depuis plus de 30 ans, la ville sainte est grignotée par les colons israéliens. À Jérusalem-Est, leur nombre s’élève à plus de 210 000 fin 2016, soit 50 000 de plus qu’en 1997 selon l’ONG B’Tselem. Le « deal du siècle » parachève cette action en proclamant Jérusalem comme capitale d’Israël.

L’évolution du nombre de colons dans Jérusalem-Est entre 1998 et 2016 (source : B’tselem)

La vallée du Jourdain, atout vital israélien

La vallée du Jourdain, atout vital israélien Au centre de son « deal », Donald Trump prévoit l’annexion de la vallée du Jourdain, région s’étendant sur la frontière israélo-jordanienne. Une avancée considérable pour l’extrême-droite israélienne, bien que déjà lancée par Benyamin Netanyahu en septembre dernier. Si cette politique est désormais assumée, la vallée du Jourdain fait cependant l’objet d’une lente annexion par les colonies israéliennes. Depuis les accords d’Oslo de 1993, la Palestine est divisée en 3 zones : A — sous autorité palestinienne, B — sous contrôle militaire conjoint israélo-palestinien — et C — sous autorité israélienne. Cette dernière, qui s’étend sur les deux tiers du territoire palestinien et comprend 60% des ressources agricoles de la Palestine, est grandement stratégique pour l’Etat hébreu. La moitié du territoire israélien est en effet désertique et ne possède que 24% de surfaces cultivables. La zone C comprend, elle, la vallée du Jourdain, très riche en ressources fertiles et hydrauliques.

Carte de la Cisjordanie divisée en zones A, B et C

Surface agricole sur le territoire israélien et sur la zone C (source : FAO). La zone agricole de la zone C est équivalente aux 3/4 de la zone agricole en Israël. 

Les colonies israéliennes installées dans la vallée du Jourdain depuis les années 1970 se sont ainsi accaparées, progressivement, les ressources. Les 12 000 colons y consomment en moyenne environ 500 litres d’eau par personne quotidiennement, contre 15 à 30 litres pour les 57 000 palestiniens. Ces derniers reçoivent ainsi 18 fois moins d’eau que les habitants des colonies, une denrée pourtant rare dans la région.

Surface agricole sur le territoire israélien et sur la zone C. (source : Banque Mondiale — ONU). 12 000 colons consomment 500 litres d’eau sur la première bulle verte, et 57 000 Palestiniens consomment 15 à 30 litres d’eau par jour, sur la bulle violette.

Plus largement, 70% de la zone C est occupée par des colonies, tandis que les zones militaires s’étendent sur 21%. Les colonies possèdent déjà une mainmise sur la région, en contrôlant la majorité des terrains agricoles de la zone C. Tant de territoires difficiles d’accès pour les habitants Palestiniens. Ce manque d’accès aux ressources représente un vide pour l’économie palestinienne, qui pourrait augmenter son PIB de 30% si elle y avait accès, selon la Banque mondiale. Si cette expansion d’influence peut sembler pernicieuse, elle s’accompagne de récurrentes démolitions de maisons d’habitants depuis plus de quinze ans. L’annexion de la vallée du Jourdain est donc loin d’être une révolution, comme l’indique M. Trump. Ce deal revient, avant tout, à donner un cadre légal à la politique de colonisation israélienne.

Carte des expropriations, démolitions de maisons (en bleu) et créations de colonies (en jaune) en 2015 et 2016 en Palestine (source : B’Tselem, Peace Now).

Méthodologie : Les colonies prises en compte dans cet article englobent les colonies et les « avant-postes » souvent illégaux selon les propres lois israéliennes. Nous avons assemblé les deux données car toutes les colonies sont illégales au regard du droit international. L’association Peace Now et l’organisation B’tselem mesurent l’évolution de l’installation des colonies en Cisjordanie.