« Je vais serrer les dents » : la question du consentement au cœur du couple

Le collectif féministe #NousToutes a clôturé mardi son enquête sur le consentement dans le couple hétérosexuel. Avec plus de 100 000 réponses collectées, elle a initié de nombreux questionnements et prises de conscience.

Gabrielle* est étudiante à la Faculté de droit de Strasbourg. Il y a quelques jours, une amie lui conseille de remplir le questionnaire #NousToutes. « Elle m’envoie un lien en me disant que c’est important de participer, mais que ça pouvait être douloureux », raconte-t-elle. « Moi, ça m’a fait l’effet d’une claque. J’en ai pleuré. »

La juriste de 23 ans explique qu’avant de répondre à l’enquête, elle pensait n’avoir jamais subi d’agression sexuelle « telle que définie dans la loi ». « Je suis spécialisée en droit pénal. Je suis formée aux questions de consentement, d’agression, de harcèlement, et à tous les délits et crimes en lien avec la sexualité. Mais en remplissant le questionnaire, des expériences passées ont resurgi », analyse-t-elle. Gabrielle a du mal à parler de ce qui lui est arrivé. Et encore plus d’utiliser le mot viol. « Je ne sais pas si je veux parler de viol. Ce mot fait de la personne concernée un violeur. Or, j’étais amoureuse et je tiens encore énormément à lui ». L’étudiante en droit n’a parlé de cet événement qu’à quelques amies proches. « Remplir ce questionnaire a bousculé énormément de choses, alors que je ne pensais pas être concernée. »

Caroline De Haas, militante féministe et membre du collectif #NousToutes, est à l’origine de cette enquête sur le consentement dans le couple hétérosexuel. « Je savais qu’il y avait un sujet. Vous discutez quelques minutes en soirée avec des copines filles, et c’est tout vu ! Je n’ai pas une amie qui dans sa vie n’a pas subi des pressions pour des relations sexuelles dans un couple hétéro, que ce soit des pressions “légères” jusqu’au viol », assène la militante.

L’idée de cette enquête a germé chez la militante féministe en postant une story Instagram sur le compte de @NousToutes. « J’avais une heure à tuer un soir de janvier. J’ai proposé aux gens sur Instagram de poser leurs questions sur les violences sexuelles. Des centaines de témoignages sont arrivés, au point où j’ai demandé du renfort pour pouvoir répondre à tout le monde ». 

Après quelques semaines de travail avec des membres de #NousToutes, des sociologues, sexologues, chercheuses et professionnelles d’instituts de sondage, l’enquête est testée avec 3500 volontaires pour faire des ajustements et l’ouvrir au public. Elle est finalement lancée le 7 février dans l’après-midi. Avec plus de 100 000 réponses en moins de dix jours, l’objectif de 40 000 réponses fixé au départ a largement été dépassé.

« Je vais serrer les dents »

Anna*, 22 ans, étudie à Paris. En répondant au questionnaire, la jeune femme explique s’être rendu compte que son consentement n’avait pas été respecté par son petit copain. « J’ai été victime d’un frotteur à 13 ans. Au même âge, le cousin d’une amie m’a caressé l’intérieur des cuisses alors que je ne le voulais pas. Pour moi, c’était les seuls épisodes de ma vie où mon consentement n’avais pas été respecté. Je n’avais pas pensé à cette notion dans le couple », assure-t-elle.

L’enquête n’utilise à aucun moment les mots “viol” ou “agression”, mais décrit des situations précises qui y correspondent. Une manière de se sentir concerné sans être intimidé par des termes lourds de sens. « Le questionnaire couvre un large spectre du consentement », résume Anna. « Si on m’avait demandé “avez-vous été violée par votre ancien partenaire ?’’ j’aurais répondu non, évidemment. Or la manière dont sont posées les questions permet d’avoir une vraie réflexion. »

L’une des questions du TypeForm pose la situation d’un partenaire ayant réalisé un acte sexuel pendant le sommeil de l’autre personne sans son accord au préalable. La jeune femme s’est sentie concernée. « Mon copain initiait souvent l’acte quand j’étais dans un demi-sommeil, voire dans le sommeil », explique Anna. « Mais pas jusqu’au bout ! Je ne me suis jamais réveillée en pleine relation sexuelle mais il commençait à me toucher pour m’exciter pendant que je dormais. Du coup, tu te réveilles et t’as une réaction physique. Souvent je le laissais aller jusqu’à l’acte sexuel alors qu’au départ j’étais en train de dormir », poursuit la jeune femme. « J’ai déjà pensé “ça va passer rapidement c’est pas si grave’’ », admet-elle.

D’autres questions de l’enquête ont particulièrement fait réagir la jeune femme, notamment une qui évoque le fait de vouloir interrompre un acte sexuel mais de ne pas se sentir autorisée à le faire.  Anna souffre d’endométriose, une maladie gynécologique chronique qui provoque d’intenses douleurs dans le bas ventre. « Avec l’endométriose, je peux avoir des douleurs pendant les rapports sexuels. Si je n’avais pensé qu’à moi, j’aurais interrompu ces rapports. Mais je pensais en priorité au plaisir de mon partenaire », avoue l’étudiante. « Je me suis dit plein de fois que j’allais serrer les dents ! Que soit on allait changer de position, soit il allait terminer, mais je ne voulais pas l’interrompre dans son plaisir », confie-t-elle. 

Plus qu’une question de pression extérieure, la jeune femme ne voulait pas passer pour « une mauvaise partenaire ». « Je me disais que j’allais être nulle si je lui disais à chaque fois non parce que j’avais mal. Surtout qu’à une période, c’était presque à tous les rapports. » 

Une prise de conscience difficile

Marine*, 28 ans, étudie elle aussi à Paris. « J’avais l’impression d’être au clair sur ce que j’acceptais, les limites du consentement, les zones grises. J’ai réfléchi à beaucoup d’expériences passées en me disant que ça ne m’arriverait plus, que j’avais tous les outils en main. Mais non », lance-t-elle. « Il y a encore des choses que je ne regarde pas vraiment en face, même avec mon partenaire actuel ». La jeune femme explique l’avoir compris en remplissant le questionnaire.

Pour Anna aussi, prendre conscience d’avoir été agressée est difficile. « Dire que quand on m’a frotté quand j’étais à peine pubère, c’est une agression sexuelle, c’est déjà compliqué, alors que je suis féministe », confie-t-elle. Pour la jeune fille, cette prise de conscience est d’autant plus dure lorsqu’il s’agit d’actes perpétrés au sein du couple. « T’as pas envie de te dire que ton mec ou ton ex, c’est un agresseur. Je me demande si j’ai le droit de le dire alors que je ne lui ne lui en ai jamais parlé. Il n’a pas eu la chance de pouvoir évoluer sur ce comportement, il n’en a très certainement même pas conscience ! ». 

Les résultats de l’enquête sur le consentement dans le couple hétérosexuel du collectif #NousToutes seront dévoilés le 2 mars prochain.

*Les prénoms ont été modifiés