Municipales à Paris : Agnès Buzyn et LREM ont-ils une chance de l’emporter ?

En reprenant la campagne de Benjamin Griveaux à un mois de l'élection, Agnès Buzyn va mener un combat intense, notamment dans certains arrondissements clefs.

Un statut d’outsider et une campagne éclair. Alors qu’un sondage la créditait ce mercredi de 17% d’intentions de voix (contre 25% pour Dati et 23% pour Hidalgo), Agnès Buzyn, nouvelle candidate LREM, attaque sa campagne à Paris sans grande certitude, en raison du peu de temps dont elle dispose pour rattraper son retard et du système électoral parisien.

Ce sont en effet 163 conseillers municipaux, choisis par les électeurs dans les urnes le 15 et 22 mars, qui éliront le nouveau maire de la capitale. Pour les candidats, il est donc primordial d’obtenir le maximum de ces conseillers municipaux acquis à leur cause. Or, chaque arrondissement n’envoie pas le même nombre de personnes au conseil municipal, comme le montre la carte-ci dessus. Le VIe arrondissement ne représente par exemple que trois conseillers municipaux, soit six fois moins que le XVe arrondissement. Si LREM souhaite s’imposer à Paris, il faudra donc être majoritaire dans certains territoires stratégiques.

LREM a fait de bons scores à Paris en 2017 et 2019

Le parti de la majorité peut s’appuyer sur de bons résultats dans la capitale lors des précédentes élections. Au premier tour de l’élection présidentielle de 2017, Emmanuel Macron était arrivé premier à Paris avec 34,83% des voix, contre 24% à l’échelle nationale.

Un succès majoritairement acquis dans les IIe, IIIe, IVe et IXe arrondissements de Paris, où il avait dépassé 40% des voix. «Ces quartiers font partie des territoires fluctuants», note Jean Chiche, docteur en statistiques mathématiques qui étudie les élections et le comportement électoral. Ils peuvent potentiellement basculer à droite ou à gauche et sont donc des terrains privilégiés pour des candidats LREM en embuscade. Problème : remporter uniquement ces arrondissements ne suffirait pas à obtenir une majorité car ils ne représentent que trop peu de conseillers municipaux.

Deux ans plus tard, lors de l’élection européenne de 2019, LREM avait remporté 32,92% des suffrages à Paris. Cette fois, la liste de Nathalie Loiseau avait fait ses meilleurs scores dans les Ier, VIe, VIIe, VIIIe et XVIe arrondissements.

Ce déplacement des votes vers les arrondissements de l’Ouest parisien  indique qu’un électorat traditionnellement acquis à la droite s’est tourné vers LREM dans le cadre des européennes. Ces arrondissements ont l’avantage d’être plutôt bien lotis en termes de conseillers municipaux.

Un ancrage local inexistant

Ce glissement se reproduira-t-il pour les municipales ? Pas si sûr, estime Jean Chiche, qui souligne que la dynamique de l’élection municipale est bien différente : « Ce ne sont pas les mêmes enjeux. Pour les municipales, il y a une tradition électorale beaucoup trop ancrée ». Selon lui, le problème principal que va rencontrer le parti gouvernemental pendant ces élections est la difficulté à s’implanter. « D’un point de vue strictement local, LREM n’existe pas », explique-t-il.

En résumé, pour le statisticien, les arrondissements de l’ouest (VIe, VIIe, VIIIe et XVIe notamment) sont des bastions du parti Les Républicains qui seront compliqués, voire impossible, à conquérir. De même, les quartiers du nord-est de Paris, surtout le XVIIIe, XIXe et XXe et leurs 43 conseillers municipaux, seraient réservés à la gauche.

Cela ne signifie pas pour autant que LREM n’a pas de cartes à jouer. Pour peser durant l’élection municipale et lutter contre la tradition électorale, quatre arrondissements clefs sont dans le viseur du parti présidentiel.

  • Douzième arrondissement (10 conseillers municipaux) :

Dans le XIIe arrondissement, LREM n’a pas à se soucier d’affronter une maire sortante puisque Catherine Baratti-Elbaz (PS) ne se représente pas. Pas question de laisser tomber ce quartier pour le Parti socialiste qui a décidé d’y présenter Emmanuel Grégoire, le premier adjoint d’Anne Hidalgo.

En recherche d’ancrage local, LREM a choisi de placer Sandrine Mazetier . Une décision stratégique puisque l’ancienne vice-présidente de l’Assemblée nationale a été élue députée dans le XIIe arrondissement avec le Parti socialiste à deux reprises, en 2007 et en 2012.

  • Quatorzième arrondissement (10 conseillers municipaux) :

Le XIVe arrondissement est l’un des arrondissements incontournables de l’élection municipale. Ce n’est pas pour rien que Cédric Villani y est tête de liste, et que Marlène Schiappa y fait également campagne sur la liste d’Eric Azières. Problème, les têtes de liste qui n’ont pas de réel lien avec l’arrondissement n’y sont pas toujours bien reçus, à l’instar de Nathalie Kosciusko-Morizet qui en avait fait les frais en 2014. Elle avait été battue par Carine Petit (PS), maire sortante et candidate à sa réélection. D’ailleurs cette dernière ne craint pas les candidats LREM. « Ce n’est pas la première fois que nous voyons débarquer du RER un député de l’Essonne », confiait-elle au Point. Cependant, pour Jean Chiche, « la maire actuelle représentait à l’époque l’aile gauche du PS (…) C’est plus facile pour LREM de venir attaquer sur ces positions là. »

  • Quinzième arrondissement (18 conseillers municipaux) :

C’est un arrondissement très important, puisqu’il envoie le plus de conseillers au Conseil de Paris. Il est évidemment dans la ligne de mire des candidats LREM sauf que le XVe est indiscutablement une terre de droite. Problème : le maire sortant, candidat à sa réélection, Philippe Goujon (SE), refuse de soutenir Rachida Dati et sa tête de liste Agnès Evren. L’émiettement des voix entre les deux forces de droite pourrait profiter à Catherine Ibled, la candidate d’Agnès Buzyn.

  • Dix-septième arrondissement (12 conseillers municipaux) :

Le XVIIe arrondissement de Paris est également un bastion de la droite. Le maire sortant, Geoffroy Boulard, est candidat à sa succession et il semble difficile de l’y déloger. C’est pourtant l’arrondissement qu’avait choisi Benjamin Griveaux pour y être tête de liste. « Même si Geoffroy Boulard part favori, le XVIIe est un arrondissement que nous pouvons gagner. Les quartiers ont beaucoup changé, la population s’est renouvelée, et nous y avons eu de très bons scores », confiait un responsable LREM au Monde. L’ancien porte-parole du gouvernement avait approché Geoffroy Boulard pour discuter d’une possible alliance.

Agnès Buzyn a donc pris la relève. Et si au sein du parti on pense pouvoir gagner l’arrondissement, c’est parce que les scores de LREM aux dernières élections européennes y ont été élevés. La liste de Nathalie Loiseau est arrivée en tête avec 39,9% des voix.

L’objectif : des alliances et le « troisième tour »

Dans la course à la victoire, se pose également la question des alliances. Pour l’heure, la possibilité de voir un rassemblement d’Agnès Buzyn et du dissident Cédric Villani semble s’éloigner pour le premier tour, une alliance au second tour pourrait évidemment renforcer les chances LREM dans la conquête de l’Hôtel de Ville. « Une liste doit avoir 10% des votes pour passer le premier tour. Au second, la liste majoritaire remporte 50% des sièges du conseil d’arrondissement. La moitié restante est répartie entre toutes les listes », rappelle Jean Chiche en soulignant l’importance de l’emporter dans de « gros arrondissements ». Reste à mesurer, dans les urnes, le poids électoral de Cédric Villani et ce qu’il peut apporter.

Sans autre alliance, et face à l’ancrage local du PS et des Républicains, LREM semble aujourd’hui distancée dans la course à la majorité absolue. Mais l’un des objectifs du parti présidentiel pourrait concerner le “troisième tour”, celui où votent les conseillers municipaux pour élire le maire de Paris.

Si Agnès Buzyn parvenait à récupérer des arrondissements clefs, elle pourrait espérer jouer un rôle d’arbitre. Voire empêcher les Républicains et le Parti socialiste de réunir les 82 conseillers municipaux nécessaires pour avoir la majorité. La position centriste de LREM deviendrait alors un avantage précieux pour négocier des alliances à sa droite ou à sa gauche. Et à partir, de là, pourquoi ne pas imaginer une remontée impossible ?