« Séparatisme islamiste » : pourquoi l’enseignement des langues est visé

Les Elco, Enseignements de la langue et de la culture d’origine, vont définitivement être supprimés. Ces enseignements sont soupçonnés d’être des lieux de repli communautaire. 

Emmanuel Macron a lancé mardi 18 février son plan pour lutter contre « le séparatisme islamiste », l’expression qu’il préfère désormais à « communautarisme », jugée stigmatisante. Parmi ses annonces : la suppression des Elco, les Enseignements de la langue et de la culture d’origine.

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Ce dispositif peu connu est ancien : il remonte aux accords bilatéraux signés par la France avec neuf pays entre 1973 et 1986 : l’Espagne, l’Italie, le Portugal, la Serbie, la Croatie la Turquie, l’Algérie, la Tunisie et le Maroc. L’objectif de cet enseignement est de favoriser l’adaptation des enfants issus de l’immigration en leur permettant de conserver un lien avec leur culture et leur langue d’origine. Ces cours commence partir du CE1 et vont jusqu’au lycée. Ils durent d’une à trois heures par semaine, en dehors des heures de cours. En 2016, on dénombrait 80 000 élèves suivant ces cours à l’école primaire et 5 000 au collège.

Ces enseignements sont assurés par des professeurs détachés de leurs pays d’origine. Ils ne dépendent donc pas directement de l’Education nationale. Au départ, les professeurs n’étaient pas astreints à un programme français, et pas inspectés. Depuis quelques années, ils sont suspectés d’être des espaces de repli communautaire.

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Des dérives communautaristes, mais à la marge

Pour Alexandre Gonzalez, directeur d’école et secrétaire académique du Syndicat national des Écoles, cette réforme était attendue depuis longtemps. « On se retrouve avec des professeurs étrangers sur lesquels on a très peu de contrôle, qui enseignent un programme fabriqué à l’étranger ». Audrey Lalanne, déléguée nationale de SE-UNSA, convient que « cette réforme va dans le bon sens». Pour cette professeure des écoles, « il ne faut pas penser que les dérives concernent l’ensemble des Elco. Il y a peut-être des difficultés par endroits, mais ce n’est pas la majorité ». Francette Popineau, professeure des écoles et secrétaire générale du SNUipp-FSU, tient le même discours mais craint une récupération politique. « Le ciblage des Elco est ennuyeux, s’inquiète-t-elle. On stigmatise l’apprentissage de l’arabe. Il n’y a jamais de risque zéro, mais cela concerne tous les instituteurs. »

Dans son discours, Emmanuel Macron a fustigé le manque de contrôle sur ces enseignants étrangers. Pour Francette Popineau, les directeurs des écoles restent à même de surveiller ces enseignements qui se déroulent au sein de leurs établissements. Seulement, ces cours se déroulent souvent en dehors des horaires habituels de cours, le mercredi ou le samedi matin, des moments où le directeur n’est pas forcément là. Alexandre Gonzalez, directeur d’école, abonde en ce sens. « On ne peut pas être présent à chaque heure de cours, surtout que ces cours sont dispensés en langues que l’on ne parle pas forcément. »

Cet ancien professeur de primaire a vu dans une école de Garges-lès-Gonesse les dérives dont on accuse les Elco. « La professeure d’arabe parlait à peine français, soutient-il, et ses cours étaient plus politiques que linguistiques : elle parlait des Frères musulmans à ses élèves ». Benjamin Bidault, institueur, a lui aussi été confronté aux dérives de ces enseignements. « J’ai enseigné dans une école où il y avait l’Elco en arabe, raconte-il. Quand les parents se sont rendu compte que c’était de l’arabe “non religieux”, la très grande majorité a arrêté d’y envoyer ses enfants… »

Une réforme amorcée en 2016

Chez les professeurs, le discours d’Emmanuel Macron a été accueilli avec prudence. Et pour cause, la fin des Elco a été annoncée en 2016 par la ministre de l’Éducation d’alors, Najat Vallaud-Belkacem, qui n’a pas manqué de le rappeler sur Twitter. La ministre avait amorcé la transformation des Elco en EILE, Enseignements internationaux en langues étrangères, ouverts à tous les élèves.

Depuis 2016, les accords bilatéraux sont renégociés pour que les programmes soient construits par l’Education nationale et que les professeurs soient salariés de la fonction publique. Seule la Turquie refuse toujours de se plier aux exigences françaises.

Remplacer ces professeurs

Si ces enseignements sont soupçonnés de dérives, ils n’en restent pas moins des vecteurs d’intégration pour les enfants issus de l’immigration, né en France ou non. « Ces enseignements permettent de créer un lien entre l’école et la famille, souligne Francette Popineau. Pour l’enfant, il permet de conserver un contact avec sa culture, d’éviter la rupture et donc d’être plus épanoui. »

Seulement, ces professeurs sont des enseignants détachés de leurs pays d’origine, et salariés dans leur pays d’origine. Pour remplacer ces professeurs ou employer à son compte, la France va devoir créer des postes et débloquer des financements. « C’est mon interrogation, conclue Audrey Lalanne. Va-t-on réussir à créer le nombre de postes nécessaires ? »