Surcharge de travail et épuisement : pourquoi les internes n’en peuvent plus

Une moyenne de 85 heures par semaine. Voilà la charge de travail de Blaise Corbery lorsqu’il était interne au service de chirurgie urologique au CHU d’Angers. « Le maximum que j’ai pu faire, c’est 120 heures par semaine », témoigne-t-il. Malgré cette situation, les jours de repos obligatoires lui étaient parfois refusés par l’administration de l’hôpital. « Lorsque nous faisions une nuit d’astreinte, nous étions au bloc toute la nuit, puis nous rentrions chez nous à 6 heures pour dormir et à 8 heures, nous étions de retour à l’hôpital, alors que la législation prévoit onze heures de repos obligatoire ». Une situation qui a conduit le jeune homme de 29 ans à porter plainte contre l’hôpital pour non respect des jours de repos. La procédure est toujours en cours. 

Au bout de quatre ans d’internat, où il perd « une copine et cinq kilos », Blaise Corbery fait un burn-out. Incapable d’aller travailler, il est arrêté pendant deux mois, période durant laquelle il décide de se réorienter. Désormais, il effectue son internat en médecine générale dans deux cabinets en Mayenne. « En médecine générale, la loi est beaucoup mieux respectée, j’ai le droit à tous mes jours de repos », constate-t-il.

Cette surcharge de travail s’explique notamment par le manque de personnel dans les hôpitaux publics . « Deux internes pour gérer 25 malades, c’est peu », déplore Alexandre Dentel, qui a passé trois mois de son internat au Nouvel Hôpital Civil de Strasbourg. Conséquence : la productivité prime sur le bien-être du patient. « Moi, ce que j’aime, c’est le contact avec les patients mais là clairement, on n’a plus le temps. Le pire, c’est lorsqu’il y a une personne en fin de vie, que sa famille est là et de ne pas avoir le temps de les gérer car il y a des patients dont l’état est plus urgent à voir », soupire Alexandre avant de souligner les pressions de sa hiérarchie. « Ils font régulièrement culpabiliser les internes. Je rêvais quasiment chaque nuit de mes patients, c’était hyper anxiogène ».

Une formation quasi absente

Robin Cadet, interne au service réanimation de l’hôpital de la Croix Saint-Simon, dénonce lui une formation quasi absente. « J’ai l’impression d’être là pour abattre du boulot et pas pour me former. On est censés être en formation, or il y a peu de cours en présentiel. J’ai un cours par mois et le reste du temps, les professeurs envoient les cours sur Internet et nous sommes censés les travailler chez nous sauf que nous n’avons pas vraiment le temps ». Selon le jeune homme, le fait d’être en sous-effectif chronique crée des périodes de tension : « Les échanges entre soignants peuvent être musclés, ou alors on craque. Pas plus tard que la semaine dernière, une des infirmières de mon service s’est effondrée en pleurs. Au bout d’un moment, c’est fatiguant psychologiquement ». 

Pour Camille, interne en pédiatrie à l’hôpital Necker à Paris, le salaire est peu valorisant. « Les salaires sont les mêmes partout en France et lorsqu’on vit à Paris, on est forcément pénalisé. Il doit y avoir une revalorisation salariale », réclame-t-elle. 

La crise des internes a explosé le 10 décembre 2019 lorsque le principal syndicat, l’ISNI, qui compte 12 000 adhérents a décidé de lancer une grève illimitée. Mais sans aucune revendication obtenue, l’organisation a levé son préavis de grève à compter de ce mercredi en réponse à la nomination d’Olivier Véran à la tête du ministère de la Santé. Neurologue de formation, le nouveau ministre a été également porte-parole de l’ISNI pendant ces années d’internat. Un début d’espoir pour les internes ? « Nous espérons qu’il se souviendra de ses engagements passés », note Pierre Colaux, vice-président de l’ISNI. L’intersyndicale a pour le moment choisi de lui « laisser une chance de reprendre les dossiers et d’en faire quelque chose de positif ».

De nouveaux types de mobilisation déployés

De nouveaux types d’actions seront déployés dans les prochaines semaines pour continuer la mobilisation. « Nous allons faire une grosse campagne de communication pour dénoncer la volonté du Conseil de l’Ordre des médecins de retarder l’autorisation de remplacement aux internes. Cela risque d’aggraver le déficit de santé », explique Pierre Colaux. L’intersyndicale va continuer également à s’associer aux autres collectifs mobilisés pour la sauvegarde de l’hôpital public afin de réaliser des mouvements conjoints de grève.

Ces conditions de travail ont une conséquence sur l’avenir des internes actuels : beaucoup ne veulent plus travailler en hôpital public. « J’aimerais m’installer dans un cabinet de pédiatrie générale, je suis consciente que je ne verrai pas de pathologies aussi intéressantes qu’à l’hôpital mais quand je vois mes chefs à l’heure actuelle, cela ne donne pas envie d’être à leur place, ils passent leur vie dans leur service et sont frustrés », affirme Camille. Même son de cloche pour Robin, qui souhaite travailler en clinique. « Je sais que je resterai pas plus de cinq ans en hôpital. Les conditions de travail, le matériel et la rémunération sont bien meilleurs dans le secteur privé ».