Élections législatives en Iran : « La population n’a jamais été aussi désespérée »

La docteure en sociologie religieuse et politique spécialiste du monde iranien, Amélie M. Chelly, décrypte les enjeux des élections en Iran, marquées par un contexte de tensions intérieures et extérieures.

Les Iraniens sont appelés aux urnes ce vendredi 21 février pour appeler leurs représentants au Parlement, le Majlis. Mardi, le Guide de la révolution, Ali Khamenei, véritable chef de la République islamique, leur a fait savoir que leur participation était un « devoir religieux ». Pour Amélie M. Chelly, docteure en sociologie religieuse et politique spécialiste du monde iranien, la participation très faible est un signe de la «détestation du régime».

Pourquoi la population se désintéresse t‑elle de ces élections?

On assiste à un mouvement de détestation populaire dans son intégralité à l’égard du régime pour deux raisons. Tout d’abord, une véritable prise de conscience s’est installée progressivement dans la population. Il y a encore quelques mois, l’électorat n’était pas aussi clivé: on trouvait une marge dure qui soutenait le régime, une marge contestataire et une nébuleuse au milieu, qui pouvait ressentir une sympathie patriotique. Mais  les tensions avec les Etats-Unis dans le cadre de l’accord sur le nucléaire ont engendré une prise de conscience populaire. La population a compris que les accords internationaux ne porteront jamais leurs fruits. Ce désespoir croît depuis les élections électorales de 2009 mais atteint aujourd’hui un
pic : en quarante-et-un an, la population n’a jamais été aussi désespérée.
Par ailleurs, la défiance de la population a été renforcée par l’avion de ligne ukrainien abattu par les forces armées iraniennes il y a un mois et demi. Avec cet événement, l’ensemble de la population s’est enfoncée dans une désillusion et a cessé de croire en le gouvernement. Que ce soit pour les modérés, les conservateurs ou les réformateurs, l’abstention sera majoritaire.

Qu’est ce que ces élections montrent de l’orientation politique du pays?

Elles sont particulièrement importantes parce qu’elles vont orienter les grandes lignes politiques du pays. La politique extérieure d’ouverture, poursuivie par Hassan Rohani depuis son élection en 2013 pourrait changer. Le gouvernement avait ouvert la voie à des modérés pour permettre des signatures et adopter un vocabulaire audible sur la scène internationale. En vain. Les dernières manœuvres politiques liées à la volonté de nouer une diplomatie avec l’international ont échouées : elles n’ont apporté aucun bénéfice à l’Iran. On peut notamment prendre l’exemple de l’accord nucléaire de 2015, qui a abouti a des sanctions américaines sur le pays. Conséquence: on va assister à la mise en place d’un système plus vertical. Le guide Ali Khamenei, qui a le dernier mot sur les élections, a fait en sorte de sélectionner des candidats très radicaux, c’est à dire à des conservateurs. Cela révèle la tendance nouvelle adoptée par les conservateurs, là ou les modérés ont échoué.

Assiste-t-on a un isolement de l’Iran sur la scène internationale? 

L’Iran est effectivement sous sanction, et isolée du monde occidental. Pourtant, le régime se rapproche des puissances voisines, à savoir l’Irak, la Syrie, l’Afghanistan, l’Azerbaïdjan. De leur côté, les États-Unis choisissent de donner les clés à l’Arabie saoudite, plutôt qu’à l’Iran. Dans le cadre de l’accord sur le nucléaire, alors que l’Iran respecte sa contrepartie, les autres signataires imposent des sanctions fondées sur trois critères: le développement du programme de missile balistique, les questions liées au droit de l’Homme et l’aide à des groupes figurant sur la liste d’organisation terroriste. Quant à l’Union européenne, elle risque de se retrouver isolée et exclue symboliquement des négociations puisque tout est dans les mains des États-Unis : le président américain peut, à coups de tweets, décider d’engager la conversation avec l’Iran, à un moment précis.