Déconfinement ou pas, à Mayotte, «ça ne changera rien»

Passée au stade 3 de l’épidémie de Covid-19 début mai, Mayotte est le seul département français à ne pas entamer son déconfinement le 11 mai. Sur l’île, certains habitants se demandent s’il est efficace de poursuivre le confinement.

«Prolonger le confinement? Ça ne sert à rien. À Mayotte, on est déjà déconfinés!» Comme les autres habitants de l’île, Attou a appris en début de semaine que la levée des restrictions de déplacement sur le territoire, initialement prévue le 11 mai, était reportée jusqu’à nouvelle ordre. «De toute façon personne ne respecte les mesures ici, les boutiques sont ouvertes et tout le monde est dehors. Alors déconfinement ou pas, ça ne changera rien», poursuit cet enseignant mahorais, peu atteint par cette nouvelle.

«À Mayotte nous avons décidé de retarder le déconfinement pour nous donner tous les moyens de maîtriser l’épidémie», a confirmé Edouard Philippe, ce jeudi 7 mai, lors de sa conférence de presse sur le début du déconfinement. «Je m’y attendais, il suffit de regarder le nombre de malade qui augmente chaque jour», témoigne Yassir Yssouf-Bacar, travailleuse sociale sur l’île. En rouge sur la carte du déconfinement depuis le début de semaine, Mayotte est le premier département d’outre-mer à avoir basculé au stade 3 de l’épidémie, avec 739 cas confirmés et neuf morts au mardi 5 mai. Pas de déception donc, pour les premiers habitants de France à avoir connu leur destin des prochaines semaines.

«Difficile de rester enfermés» 

Nombreux cependant sont les Mahorais à voir la poursuite du confinement comme une mesure inutile: les règles sont peu respectées tant le confinement est difficile. Sur cet île d’environ 250.000 habitants coincée entre le Mozambique et Madagascar, 40% de la population vit dans des bidonvilles, un tiers n’a pas accès à l’eau courante et la densité est encore plus forte qu’en Ile-de-France. «On voit beaucoup de jeunes dans la rue, ajoute Yassir Yssouf-Bacar, qui tente de sensibiliser les récalcitrants à chaque fois qu’elle en croise. Les gens ici ont des familles nombreuses et vivent dans des maisons en tôle. C’est difficile de rester enfermés«Le confinement a bien fonctionné pendant trois semaines, mais aujourd’hui, il marche moins bien, car la moitié de la population a moins de 18 ans», reconnaissait le préfet de Mayotte, Jean-François Colombet, lundi 4 mai sur la chaîne Mayotte 1ère.

Le premier week-end de mai a ainsi été marqué par de violents affrontements entre les forces de l’ordre et des jeunes gens de l’île ne respectant pas le confinement. «Ça pétaradé toute la nuit à côté de nous la semaine dernière», témoigne Marie, jeune métropolitaine vivant dans la capitale de l’île depuis deux ans. On a l’habitude de l’insécurité à Mayotte, mais ça a clairement empiré depuis le début du confinement.» Plusieurs scènes de pillages et de cambriolages ont ainsi été relatées ces derniers jours, dans un département où près de 80% de la population vit sous le seuil de pauvreté.

Ces facteurs cumulés laissent les habitants perplexes quant à l’utilité de prolonger le confinement, auxquels ils préfèrent parfois, comme Marie, «un déconfinement en vue d’atteindre l’immunité collective».

Double épidémie et retard sanitaire

Depuis quelques semaine, l’épidémie de coronavirus connaît une accélération «rapide et brutale», selon les termes de la directrice de l’ARS (agence régionale de santé), l’ancienne ministre Dominique Voynet. Le département ultra-marin a connu son premier cas de Covid-19 le 15 mars, soit deux jours avant le début du confinement. La situation s’est depuis nettement aggravée. «Je suis énervée, car rien n’a été fait pour éviter ça. L’épidémie est arrivée avec les Mahorais qui revenaient de leurs vacances en métropole. Aucun d’eux n’a été mis en quatorzaine, alors que cela aurait pu être fait», regrette Marie.

Source: Outre-mer la 1ère

Avec 53 nouveaux cas mardi, l’épidémie marque surtout une nette progression depuis le début du ramadan, période propice aux rassemblements sur cette île à tradition musulmane. Des cérémonies religieuses ont lieux dans quelques mosquées, et «certains musulmans partent rompre le jeune avec leurs parents, qui ne vivent pourtant pas avec eux», poursuit la jeune femme de 30 ans. 

Conséquence: les hôpitaux sont saturés alors qu’ils sont «déjà très sollicité par l’épidémie de dengue, elle aussi mortelle», rappelait Edouard Philippe lundi. Depuis le début de l’année, cette autre épidémie a touché 3.200 habitants et tué 12 personnes sur le territoire. «Ces deux épidémies en même temps, ça fait peur. D’autant plus que les symptômes se ressemblent, explique Yassir, craintive depuis quelques semaines pour son nouveau-né. Certaines personnes pensent avoir la dengue lorsqu’ils ont de la fièvre, alors qu’en fait c’est le corona. Ils font moins attention, et ça contamine plein de monde.»

Avant même le début de l’épidémie de Covid-19, les soignants de l’île avait alerté sur le retard de Mayotte en terme d’offre de soins. Sur l’île, un seul grand hôpital est disponible pour accueillir les patients en réanimation. Pour affronter cette double épidémie, Christelle Dubos, secrétaire d’Etat auprès du ministre de la Santé, a annoncé le 30 avril le doublement du nombre de tests de dépistage et la création d’un hôpital de campagne à la mi-mai. 

Encore hésitant, le Premier ministre prévoit lui de faire un nouveau «point le 14 mai, pour envisager un assouplissement du confinement, en particulier le retour à l’école primaire à partir du 18 mai». «Foutaise», selon Attou l’enseignant, pour qui «la densité dans les écoles et collèges ne permettra de toute façon jamais de faire respecter les gestes barrières».