Collèges : une préparation méticuleuse pour une reprise anxiogène

Protocole de 54 pages du gouvernement, nouveau cluster en Dordogne, attente de livraison des masques... Les pressions sur les chefs d'établissements sont nombreuses pour réouvrir les collèges le 18 mai. Témoignages de ces inquiétudes en Nouvelle-Aquitaine.

“J’étais déjà assez angoissée en zone verte…” Cette principale de collège près de Poitiers en a maintenant la confirmation : le vert peut être trompeur. Deux des cinq nouveaux foyers d’épidémie du coronavirus se trouvent en région Nouvelle-Aquitaine, région annoncée verte sur la carte du déconfinement dévoilée par Edouard Philippe le 7 mai  : le premier, dans la Vienne après une réunion de rentrée dans un collège ; le second, en Dordogne, après des obsèques.

Des “clusters” qui ne devraient pas ralentir la reprise de cours des collégiens de 6e et 5e dès lundi, dans ces zones vertes. Les personnels de direction de la Région contactés par notre rédaction sont unanimes : ils n’avaient pas besoin de cette alarme pour prendre au sérieux les 54 pages de protocole sanitaire pour la réouverture des établissements du secondaire du Ministère, partagé par le Rectorat d’Académie. L’enjeu est de taille pour cette rentrée particulière. Il faut assurer la sécurité des élèves dans les meilleures conditions sanitaires possibles.

Penser à tout, avec tout le monde

Minimiser le risque, tout en sachant que le risque zéro n’existe pas… Une course contre la montre pour de nombreux personnels de direction, dont la préparation est particulièrement méticuleuse. Le cluster de la Vienne n’a pas modifié le protocole initialement prévu : “Zonages, protocoles de nettoyage… Les préconisations du ministère sont tellement drastiques que les durcir n’est pas possible — assure Eric Sayerce-Pon, Principal du collège Clermont de Pau, et secrétaire adjoint du syndicat SNPDEN-Bordeaux.

Il reconnait volontiers qu’il profite d’un atout de taille pour appliquer ces règles : des locaux très récents. “Mes classes font plus de 50 m², il y a 4 points d’entrée, les couloirs font entre 4 et 6m de larges… Tout a été pensé par rapport aux évacuations.” Une situation “confortable” qui ne l’empêche pas de redoubler de vigilance dès que possible : contrairement au cluster du collège dans la Vienne,  “jusqu’à la rentrée, je ne fais que des réunions en visio-conférences avec la soixantaine de profs. Les rentrées seront en décalé, tous les deux jours, par niveau. On a demandé aux familles de prendre la température chaque matin, et de garder un enfant qui souffrirait de symptômes inquiétants” cite-t-il.

Il faut penser à tout, en incluant tout le monde dans le processus. Trois conseils ont donc été consultés pour adapter au mieux le protocole au terrain : le conseil d’hygiène et de sécurité, qui rassemble les représentants des parents, d’élèves, de professeurs et d’agents ; le Conseil pédagogique avec les professeurs ; le Conseil d’administration. “Toutes les parties prenantes de la vie de l’établissement ont donc eu les informations, le document a même été diffusé auprès des parents” assure M. Sayerce-Pon.

“On attend les masques”

Mais qu’en est-il des collèges vétustes, peu pensés pour ces protocoles de sécurité ? Pour une principale adjointe de collège en Gironde, “si on suit le protocole, on ne travaille pas, on ferme.” Inquiète, elle estime que “l’Etat s’est blindé avec ces 54 pages. Personne ne peut les respecter, ne serait-ce que la distanciation sociale dans des couloirs…”

Pour la totalité des chefs interrogés, les masques restent l’inquiétude numéro une. Normalement livrés à l’ensemble du personnel des collèges, certains établissements ne les ont pas reçu. Ni pour les personnels, ni pour les élèves : “On a repris hier avec les équipes, on n’avait pas les masques — alerte cette même Principale-adjointe. Un prof de techno a fabriqué des masques à visières chez lui avec son imprimante 3D, il en a distribué une soixantaine…

Pour Ouacila Berouag, principale et secrétaire départementale ID-FO de la Dordogne, le problème réside bien dans l’absence de masques. “On les attend, on n’en a pas ! Et sans masques, les chefs d’établissements ID-FO n’ouvriront pas les établissements lundi.” prévient-elle. Une position également soutenue par le SNPDEN, qui maintient “Si on n’est pas en capacité d’assurer la sécurité des personnes, on n’ouvrira pas.”

Qui est responsable ?

Les masques sont parfois cousus par des professeurs ou des parents d’élèves. Mais s’ils ne sont pas aux normes, et qu’un cas de coronavirus est détecté dans un collège, quelle responsabilité sera engagée si ce n’est celle du chef d’établissement ? Plusieurs chefs rapportent leur peur — sous couvert d’anonymat, par devoir de réserve.

Des craintes que l’Inspecteur d’académie de la Dordogne, Jacques Caillaut, souhaite apaiser. Pour lui, il est clair que “le protocole national ne peut pas s’appliquer de A à Z. Certains collèges sont très récents, d’autres sont d’anciens sanatorium sur 3 ou 4 étages… L’essentiel est de reconsidérer le fonctionnement du collège.” Si par mésaventure, un cas de covid-19 était détecté parmi les élèves ou le personnel, c’est bien “l’Etat qui prendra cette responsabilité, par principe de subsidiarité” assure-t-il, “sauf si la personne n’a pas fait respecter le protocole, ou a commis une faute.” Le rectorat est en tout cas conscient de l’importance cruciale de la livraison des masques, et espère qu’elle sera effective demain : “Si le matériel n’était pas là lundi, on reporterait d’un jour la reprise. Mais je ne crois pas à ce scénario.”