“On appréhende une seconde vague” : les soignants face au retour à la normale

Les soignants confrontés au covid-19 estiment que la France sera probablement confrontée à un nouvel afflux de malades atteints du coronavirus. Particulièrement en cas de non-respect des gestes barrières.

Comme beaucoup, il a vu les vidéos circuler sur les réseaux sociaux, lundi. “Les gens qui fêtaient le déconfinement sur les quais du canal Saint-Martin, on va les voir arriver dans six à dix jours”, prévoit, pince-sans-rire, Jordan Trinh. Ce médecin généraliste aux urgences de l’hôpital de Dourdan (Essonne) n’est pas dupe : “Il y aura forcément plein de nouveaux cas dans les semaines à venir”.

Au deuxième jour du déconfinement progressif amorcé lundi, les soignants qui ont été confrontés plusieurs longues semaines à la propagation du covid-19 s’inquiètent d’un éventuel relâchement généralisé. Et mettent en garde contre la possibilité d’une seconde vague.

Jordan Trinh appelle à agir de manière prudente”. Si le déconfinement est trop brutal, que les gens touchés par le virus infectent plein d’autres personnes et que tout recommence, alors on dépassera le seuil d’accueil possible par jour. Et là, ça posera vraiment problème, redoute-t-ilEn revanche, si tout le monde respecte les mesures barrières, et ne s’infecte pas trop, on sera en capacité d’accueillir l’afflux de malades.”

“Les gens n’ont pas conscience de la mort”

Le réanimateur médical Alexis Lambour est familier de cette problématique. En première ligne durant sept semaines face à la vague de coronavirus, il en a passé quatre au sein des services de réanimation de plusieurs hôpitaux de l’Ouest de la France et dans la réserve sanitaire des centres hospitaliers de Creil et de Beauvais. Toujours dans le but de soulager desservices de réanimation en souffrance”. 

Le déconfinement lui fait peur, et le comportement des français l’irrite. Voir les gens dans les métros, collés, sans masque, pas plus apeurés que ça. Voir les gens au Canal Saint-Martin boire dans les mêmes verres, se faire des câlins. Ça m’a fortement énervé.” Le jeune médecin se rappelle les semaines passées dans les hôpitaux, “à voir des morts et à signer les certificats de décès de gens qui étaient pourtant jeunes”. “Les gens n’ont pas conscience de la mort”, s’emporte t‑il.

Il met en garde. “Le Français a l’impression que la réanimation c’est ‘on endort le patient, on le met un peu sur le ventre, un peu sur le dos, avec un peu de chance, ça passe’. Mais la réanimation, c’est extrêmement invasif. On met des cathéters dans tous les sens, les patients ont des escarres. On les voit parfois mourir.”

Fatigue mentale

Le praticien de 32 ans a vu la santé mentale des équipes “au front” se dégrader. “Sur deux mois, on pouvait tenir mais il ne faudrait pas que ça dure beaucoup plus”, avertit-il. Le travail fourni par ces soignants est particulièrement physique. “Pour retourner un patient de 100 kilos correctement, avec tous les fils et la voie d’intubation, il faut être jusqu’à cinq ou six”, décrit-il.

Cette fatigue mentale, Estelle Picq la ressent elle aussi. Infirmière à Saint-Priest (Rhône), au sein de l’Hôpital Privé de l’Est Lyonnais (HPEL), elle a fait partie des deux infirmières réquisitionnées lors de la mise en place d’un service COVID à la mi-mars dans son établissement. D’une capacité de vingt lits, on y accueillait des gens stables et des gens trop âgés pour aller en réanimation”, rapporte-t-elle.

Sa petite structure n’a pas été débordée par les patients COVID comme bien d’autres, mais la soignante de 30 ans a été éprouvée. Au sommet de l’épidémie, on voyait les cercueils circuler dans les couloirs”, lâche-t-elle. C’est lourd de s’occuper de patients contaminés, raconte-t-elle, et potentiellement dangereux. C’est aussi lourd de se dire qu’on est peut-être porteur d’un virus qui pourrait contaminer les gens que l’on fréquente. Encore plus avec le déconfinement.”

“On appréhende une seconde vague”

Estelle est formelle. “Clairement, entre soignants, on appréhende une seconde vague, juge-t-elle. On pense que le nombre de personnes qui vont entrer avec un COVID positif va augmenter.” Pour l’heure, son hôpital “essaie de repartir sur un fonctionnement habituel”. Il a rouvert le service de chirurgie et prévoit de fermer le pôle COVID pour installer des zones dédiées aux virus dans chaque service de l’établissement. “Les prochaines semaines vont être déterminantes”, prévoit l’infirmière.

Malgré la crainte de voir “reflamber” les chiffres de contamination, Estelle espère que “les gens vont être assez responsables pour se dire que ce n’est pas terminé, appliquer les gestes barrières, et rester à la maison s’ils sont contaminés”. Dans son hôpital de l’Essonne, Jordan Trinh voit d’autres raisons d’être optimiste.  Le médecin de 32 ans a foi dans le réseaux de communication et d’entraide inter-hospitaliers mis en place en Essonne et plus largement en Île-de-France. 

“L’hôpital s’est organisé entre ses différentes filières pour qu’il y ait assez de places, pour que ça aille vite, et pour qu’il y ait assez de lits”, argue-t-il. Il évoque aussi les tests nasaux PCR, déjà disponibles en quantité. Au début, il fallait plusieurs jours pour avoir des résultats. Aujourd’hui, de nombreux laboratoires sont équipés et je peux faire autant de tests que je le veux”, s’enthousiasme le praticien.

Pour lui, le plus important est maintenant de rester vigilant”  au nombre de nouveaux cas dépistés chaque jour. “Avant que le vase ne déborde, on a le temps de le voir se remplir”, croit-il. Le médecin mise sur la responsabilité collective : “nous avons la capacité d’analyse et nous sommes réactifs, mais s’il y a de nouveau des problèmes de saturation, il faudra que quelqu’un ait le courage de dire : ‘on reconfine, on arrête ça’.”