Comment la crise du coronavirus pousse l’agriculture à se réinventer

La France réouvre ses frontières aux saisonniers étrangers, afin de soulager les agriculteurs, en manque de main d'oeuvre.

Trouver la main d’oeuvre nécessaire pour les récoltes du printemps et de l’été, pérenniser les systèmes de consommation locale qui ont vu le jour pendant le confinement, et préparer l’après. La crise du coronavirus a mis l’agriculture face à de nombreux défis.

Fermeture des cantines et des restaurants, des frontières, pénuries de saisonniers… De nombreuses conséquences du confinement ont joué un rôle de “révélateur”, analyse Sophie Thoyer, membre de l’Institut national de la recherche agricole (INRAE) et spécialiste des questions de politique agro-environnementales. Sur certaines failles logistiques ou encore l’importance de revaloriser les circuits locaux.

Les agriculteurs français ont su se réorganiser pour alimenter le pays à l’arrêt pendant le confinement : “On a pu alimenter les rayons, et tenir, on est très fiers”, souligne Christiane Lambert, agricultrice dans le Maine-et-Loire et présidente de la FNSEA. Mais le déconfinement, initié ce lundi, n’a pas résolu les difficultés propres à la filière.

Le syndicat des Jeunes agriculteurs lance la campagne “#OnVousNourrit, et demain aussi !” pour sensibiliser les autorités et les consommateurs. Besoin massif de main-d’oeuvre, nécessité de renforcer les liens “entre production et consommation”, de sécuriser les revenus des producteurs… Le chantier est vaste.

Il intervient alors qu’un processus de réforme de la Politique agricole commune (PAC) venait d’être engagé avant la crise du covid. L’initiative européenne “De la ferme à la table” doit par ailleurs être votée le 20 mai. Cette stratégie, qui vise à “se doter d’une politique alimentaire à l’échelle de l’Europe, s’inscrit dans le Green New Deal européen”, pointe Sophie Toyer.

L’épineuse question de la main-d’oeuvre

Premier défi : répondre au manque préoccupant de main d’oeuvre, qui s’aggrave à la suite du déconfinement et à l’approche de l’été. “Nous avons besoin de travailleurs étrangers” a martelé mercredi le ministre de l’Agriculture Didier Guillaume au micro de RTL. Pour ce faire, la France a décidé cette semaine de réouvrir ses frontières aux saisonniers agricoles européens. “Pour l’instant il n’est pas question d’élargir en dehors de l’Union européenne”, a précisé le ministre.

La fermeture des frontières a permis de mettre en lumière “la dépendance de la vieille Europe de la migration actuelle des travailleurs agricoles venus de Roumanie, de Pologne et du Maghreb”, observe la chercheuse Sophie Toyer. Les travailleurs saisonniers agricoles étrangers occupent habituellement un tiers des emplois agricole, estimait une étude du Ministère du travail de 2019. “Le manque de main d’oeuvre est chronique”, assure l’agricultrice Christiane Lambert.

Le gouvernement a bien essayé d’appeler les Français fin mars aux champs pour sauver les récoltes : la plateforme “Des bras pour ton assiette” a ainsi récolté 300 000 candidatures. Mais deux mois plus tard, le constat est celui de l’échec : seuls 15 000 contrats ont été signés. “Cela montre qu’il y a des travaux agricoles qui ne sont pas pourvus par les Français”, conclut la présidente de la FNSEA. Ces travaux sont “physiques, en extérieur”, dépendants des aléas météorologique et peu payés. Ils nécessitent par ailleurs une “expertise et une grande conscience professionnelle” souligne l’agricultrice.

L’enjeu est de former davantage de Français à ces travaux et de revaloriser la profession. Dans cet objectif, les Jeunes agriculteurs souhaitent “créer une campagne de promotion avec tous les acteurs du monde agricole autour d’un message politique et apolitique”. 

Dépendances logistiques et concurrence

“La crise a montré que l’agriculture française est très diversifiée. On a une agriculture organisée, qui produit, qui stocke, qui sait transformer, mais on a eu des difficultés avec les transports et les emballages”, concède Christiane Lambert. Les silos de blés étaient pleins, mais les rayons de farine vides. Pour cause : “une pénurie de sachet, vendus par l’Allemagne”, retrace Sophie Thoyer. “On n’avait jamais imaginé de telles ruptures”, s’exclame la chercheuse. La crise sanitaire a révélé les failles d’un système agroalimentaire interdépendant et concurrentiel : si demain le soja américain n’arrivait plus dans les élevages français, on ne pourrait plus nourrir nos troupeaux”. 

“On consomme moins, et on exporte moins. Cela pose problème pour un certain nombre d’agriculteurs”, continue Sophie Thoyer. La fermeture des établissement de restauration a conduit à un effondrement de la demande alimentaire : les producteurs de pommes de terre se sont retrouvé ainsi avec 450 000 tonnes de marchandise excédentaire. La Commission européenne a multiplié les initiatives pour tenter d’aider le secteur agricole, en débloquant des aides au stockage notamment. Mais les ministres de l’agriculture des 27 états membres demandent à l’Union d’aller plus loin.

“Au niveau mondial, il y a pas mal d’inquiétudes à propos d’une crise alimentaire”, observe l’enseignante. Différents facteurs entrent en comptent : “il y a une sécheresse qui s’annonce, et il y a des pays qui font en prévision des restrictions d’exportation pour garder plus de stocks chez eux.” Un contexte qui pourrait conduire l’Union européenne à “vouloir produire plus pour l’Europe et à garder plus pour l’Europe”.

Un repli serait en opposition avec la démarche libérale entreprise par l’institution, et actée par les accords de libre échange. “À l’échelle des états membres, il y a une idée qui perce et qui fait son chemin : celle de revoir les accords de libre échange pour faire de l’agriculture un secteur à part”, détaille Sophie Thoyer. Une décision qui permettrait d’assurer une certaine “sécurité alimentaire” au vieux continent.

Soutenir le local

L’idée d’un retour à une “autonomie alimentaire” a été longuement évoqué durant le confinement, et pourrait influencer la prochaine politique de la Politique Agricole Commune européenne, en cours de révision. Les petites exploitations, grandes perdantes du système actuel de subventions pourraient bénéficier de dotations plus généreuses si le gouvernement en décidait ainsi. En effet, “chaque état membre peut orienter sa politique agricole car il doit à présent proposer un plan stratégique national à l’Europe”, explique Sophie Thoyer.

Les agriculteurs ont été très innovants, ils se sont réorganisés, ont su développer des drives fermiers, ont développé les AMAP, etc.”, pour répondre à une envie de très nombreux consommateurs de produits frais locaux, détaille Sophie Thoyer. Didier Guillaume a appelé mercredi au “patriotisme agricole”. Les collectivités locales se mobilisent dans ce sens, afin de pérenniser les nouveaux comportements alimentaires, plus locaux, qui se sont développés au cours du confinement.

Publié dans Non classéTagged