Crise de la frite : dans le Nord, coup dur pour les cultivateurs de pommes de terre

L’épidémie de covid-19 a contraint les usines de transformation de pommes de terre à cesser leur activité pour le moment. Les agriculteurs qui fournissent presque exclusivement celles-ci ignorent quoi faire de leur stock invendu.

Cinq cent tonnes de pommes de terre à écouler et un manque à gagner de 210 000 euros. Comme de nombreux cultivateurs de pommes de terre industrielles des Hauts-de-France, Christian, agriculteur à Vieux-Berquin (Nord), a été frappé par le confinement.

Dans la région, plusieurs centaines de tonnes du tubercule destinées aux producteurs de frites surgelées — Mc Cain côté français, Clarebout côté belge — s’amoncellent dans les hangars. Le confinement mis en place pour faire face à l’épidémie de coronavirus a provoqué la fermeture des fast-food, mais aussi des restaurants et des collectivités. Et mis les usines de transformation à l’arrêt.

“Ce sont 450 000 tonnes de pomme de terres qui sont inutilisées dans toute la France et qui auraient dû être achetées par des industriels”,  synthétise Loïc Le Meur, responsable des affaires techniques et économiques au sein de l’Union nationale des producteurs de pommes de terre (UNPT). 200 000 tonnes pour la France, le reste pour l’export.”

“Le cour de la pomme de terre est à zéro”

Christian a évité la catastrophe mais voit son économie fragilisée. Cette année, les trois quarts de ses quarante hectares de Fontane, une variété de pommes de terre à frite, ont bien été vendus à Mc Cain et Clarebout, auquel il est lié par contrat, indépendamment de la demande. Il lui reste 500 tonnes de patates à écouler “hors-contrat”, qu’il comptait vendre aux deux entreprises à meilleur prix.

“Avant le covid, je téléphonais et mes patates étaient vendues 140 euros la tonne”, se rappelle le cultivateur. Aujourd’hui, “le cour de la pomme de terre est à zéro. Les usines n’en veulent plus, soupire-t-il. Elles sont invendables.”

Privé des revenus de sa production invendue, l’agriculteur doit assumer ses frais, de la main d’œuvre à l’achat d’engrais en passant par les plants de pommes de terre. Un coup dur pour celui qui réalise 50% de son chiffre d’affaires et de sa marge grâce à la culture de la patate. Et un véritable crève-cœur. Quand on a soigné ses pommes de terre et respecté un cahier des charges toute l’année, ce n’est par pour les détruire ou les donner”, s’insurge-t-il.

Vendre au rabais

Seule possibilité aujourd’hui, les vendre au rabais pour le bétail, pour la méthanisation, ou en vente directe”“Ça peut marcher pour certains producteurs, mais pour des petites quantités, 100 ou 200 tonnes”, tempère Christian. Un énorme investissement humain est nécessaire pour mettre en sac les pommes de terre, d’habitude chargées en vrac dans des camions. C’est toute une organisation, nous ne sommes pas équipés pour cela, relate-t-il. Vendre au détail n’absorbera jamais la montagne de pommes de terre que nous avons.”  

C’est pourtant ce qu’essaie en partie de faire Sébastien, agriculteur et éleveur porcin à Hinges (Pas-de-Calais). Notre solution, c’est d’essayer de vendre à prix coûtant nos 500 tonnes de pommes de terre restantes par des annonces sur Facebook, développe-t-il. On ne compte pas notre temps de travail parce qu’on n’est pas équipés pour mettre en sac.” La première vente a eu lieu le week-end dernier. En deux jours, le trentenaire a réussi à écouler entre 7 et 8 tonnes. Reste environ 493 tonnes. Il pense en partie les cuire pour nourrir ses porcs.

Le manque a gagner ne sera pas fatal aux exploitations de Christian et de Sébastien, car la bonne récolte de l’année précédente leur a permis de se constituer une trésorerie, “en vendant jusqu’à 350 euros la tonne de patate”. Mais si rien ne change, d’autres cultivateurs pourraient être en difficulté. “Si tu as repris une exploitation, que tu as beaucoup de charges et que tu n’avais pas passé de contrat avec une usine, ça impacte beaucoup ton exploitation”, analyse Christian. 

200 millions d’euros de perte sèche

Dans les Hauts-de-France, certains attendent un miracle qui permettrait de débarrasser leurs remises d’ici la prochaine récolte, en septembre. Sébastien en vient même à espérer une sécheresse cet été, en prévision de laquelle les usines recommenceraient à acheter aux cultivateurs.

Cela reporterait simplement la crise qui frappe déjà l’industrie de la pomme de terre. Elle accuse en France une perte sèche de 200 millions d’euros : 100 millions d’euros à la charge de l’industrie et la moitié restante à la charge des agriculteurs. Le Groupement Interprofessionnel pour la Valorisation de la Pomme de Terre (GIPT) a sollicité cette semaine une aide de 35 millions d’euros au gouvernement.

 

À défaut d’indemniser les agriculteurs pour la perte de leur stock, irrémédiable, cette somme permettrait de transporter rapidement les pommes de terre hors des hangars des cultivateurs. Sans cela, Loïc le Meur craint l’apparition de dépôts sauvages de pommes de terre. Ceux-ci pourraient entraîner l’apparition de maladies comme le mildiou, qui fragiliseraient les récoltes suivantes.

Vente directe

En attendant, les producteurs de pommes de terre “fraîches”, non destinées à la transformation, ne subissent pas tous les mêmes désagréments que leur collègues. À Hame-Boucres (Pas-de-Calais), Antoine jubile. On est obligé de rester au hangar, on ne peut pas partir 5 minutes”, s’exclame-t-il.

L’agriculteur exporte normalement l’intégralité de ses vingt hectares de pommes de terre en Espagne et en Italie. Le 17 mars, il s’est retrouvé avec cent tonnes de pommes de terre sur les bras. D’abord inquiet, il a décidé, comme beaucoup d’autres producteurs “en libre”, sans contrat avec les industriels, de se lancer dans la vente directe à prix coûtant. Deux euros le sac de dix kilos et cinq euros le sac de vingt-cinq kilos.

Son offre attire les chalands en quête de produits locaux depuis la ville de Calais, et il pense pouvoir écouler tout son stock d’ici juin. “Les gens reviennent au naturel”, veut-il croire. Sans savoir si cette tendance s’arrêtera avec la réouverture des restaurants et fast-foods. Pour le plus grand soulagement des producteurs de patates à frite.