Ces internes déçus de ne pas pouvoir se battre contre le coronavirus

Sentiment d’impuissance, frustration, culpabilité… Alors que leurs collègues luttent contre le covid-19 au quotidien, certains internes regrettent de ne pas pouvoir leur prêter main forte.

« En réanimation ils travaillent comme des fous, et moi je suis dans ma cuisine à essayer de faire des focaccias », soupire Léah Mailly-Giacchetti. La jeune femme est interne, soit médecin en formation, dans un centre de radiothérapie en région parisienne.

En ce printemps 2020, les services de réanimation débordent, les soignants, épuisés, enchaînent les heures supplémentaires, parfois sans masque ni sur-blouse. Leurs témoignages pullulent dans les médias. Mathilde, une interne en réanimation interrogée par Mediapart, se sent « impuissante ». Elle s’occupe de patients atteints du coronavirus, et raconte au quotidien une guerre sans armes, car aucun traitement n’a su prouver son efficacité contre le coronavirus. Dans le même temps, certains internes font état d’une autre forme d’impuissance, et regrettent de ne pas pouvoir être « sur le front ».

Frustration et culpabilité

« Je me sentais un peu inutile », résume Léah. Ce sentiment est aggravé par la diminution du nombre d’opérations pendant la crise du covid-19. Dès le 12 mars, le ministre de la Santé, Olivier Véran, annonce le report des chirurgies courantes. Alors que les services de réanimation débordent, d’autres unités se retrouvent avec beaucoup moins de travail que d’habitude. «J’ai culpabilisé de ne rien pouvoir faire alors que mes copains en réanimation étaient débordés », avoue Léah. Pierre Carby, interne à Lyon, partage ce sentiment. « Je me disais que je ne servais à rien, souffle-t-il. On devient médecin pour sauver des gens, donc c’est frustrant de voir une catastrophe sans pouvoir s’impliquer directement. »

Rapidement, un système d’engagement volontaire permet aux médecins en formation de se mobiliser pour contenir la vague de patients qui afflue dans les hôpitaux. Ce sont les syndicats d’internes qui ont organisé leur déploiement entre les différents services. « On a contacté nos interlocuteurs ministériels dès janvier, mais on n’a eu aucune consigne claire pour faire face à l’épidémie », explique Justin Breysse, le président de l’InterSyndicale nationale des internes (ISNI). Le 16 mars, l’organisation décide de prendre en main la réaffectation des internes entre les différents services, voir les différentes régions. Des référents font remonter l’état de tension des équipes médicales, et les syndicats envoient aux internes un questionnaire, pour connaître leurs disponibilités et leurs compétences. Dans les semaines qui suivent, les ministères de la Santé et de l’Education officialisent la procédure en publiant une foire aux questions (FAQ) sur leurs sites. A Paris, une application a même été créée pour mettre en contact plus facilement internes disponibles et services débordés.

« On me répondait : “On n’a plus besoin de toi ” »

Léah se porte immédiatement volontaire. Sont appelés en priorité ceux qui ont des compétences en réanimation. Les équipes, submergées, n’ont pas une minute à consacrer à la formation. «Les autres, ceux qui, comme moi, n’avaient jamais fait de réanimation, pouvaient être appelés dans des services covid non réanimatoires, ou pour aider aux urgences par exemple», explique Léah. Elle reçoit quelques mails de proposition. « Il fallait répondre dans la seconde. A chaque fois on me répondait “on n’a plus besoin de toi “», soupire-t-elle. La jeune femme relativise pourtant sa frustration : si elle n’a pas été appelée, c’est parce que beaucoup d’internes se sont proposés pour aider, et que, partout en France, les services en charge de patients atteints du covid-19 ne manquaient pas de volontaires.

L’InterSyndicale nationale des internes (ISNI) n’a pas encore communiqué les chiffres des redéploiements. Cela concerne des milliers d’internes. « Rien que sur Paris, on a eu près de 1000 réponses au questionnaire », assure le président du syndicat. Sans chiffres, impossible de savoir précisément combien de médecins en formation ont proposé leur aide sans avoir été réaffectés. « Si déçus il y a ce sont dans les régions les moins en tension, où il y a eu peu de redéploiement. Mais je crois que « déception » est un mot trop fort. Ils ont envie d’aider, c’est tout», assure Justin Breysse.

La formation des internes repose sur plusieurs stages, qu’ils effectuent dans différentes unités médicales. Cette année, le roulement a été reporté d’un mois, pour éviter que les services n’aient à gérer de front crise sanitaire et accueil de médecins en formation. Mais d’ici deux semaines, les internes parisiens intégreront un nouveau service. L’occasion pour certains déçus de se former à de nouvelles pratiques médicales, et, peut être, d’avoir plus de chance d’être appelés lors d’une éventuelle deuxième vague.