Diplômés mais désespérés, les jeunes inquiets par leur entrée dans l’emploi

Stages annulés, offres d’emploi inexistantes… Les étudiants diplômés cette année doivent se lancer sur le marché du travail en pleine crise économique, bien loin des ambitions qu’ils nourrissaient il y a quelques mois encore.

Depuis mardi, Julian Deschamps a retrouvé le comptoir et ses clients. Gel hydroalcoolique à la porte, marquage au sol… La librairie du centre de Cluses (Haute-Savoie) n’a rien à voir avec son organisation avant le confinement. L’état d’esprit de Julian non plus. L’apprenti libraire de 21 ans est soucieux : la crise économique liée à l’épidémie lui a confisqué sa promesse d’embauche. Julian suite une formation en apprentissage dans cette librairie depuis deux ans. Dans les derniers mois, son employeur espérait transformer le contrat de son apprenti en CDI dès cet été. Mais la semaine dernière, tout a changé : « quand nous nous sommes retrouvés pour agencer la librairie avant la réouverture, il m’a dit qu’avec la fermeture pendant le confinement, c’était compliqué financièrement de m’embaucher », explique l’étudiant. Seul lui reste l’espoir que la reprise économique de l’établissement soit bonne. « J’essaie de dire à mes proches de privilégier la librairie pour se distraire. Ça pourra entraîner mon embauche ! », calcule Julian, optimiste.

Depuis la semaine dernière, il devient tout de même plus attentif aux offres d’emplois. Son contrat se termine le 3 juillet. « Ça fait monter l’angoisse pour un avenir très proche », admet l’étudiant, « d’autant que l’école est elle aussi dans un flou total. » Pour Julian, l’épidémie est venue balayer les espoirs des diplômés de cette année : « On va devoir faire beaucoup plus d’efforts pour trouver du travail », croit-il savoir.

L’épidémie de covid-19 a mis l’économie française à l’arrêt. Si la quasi-totalité des secteurs craignent pour leurs emplois, les jeunes diplômés se savent au premier plan. « C’est comme dans toutes les récessions : l’explosion du chômage aura lieu majoritairement par gel des embauches, et non par destruction d’emplois existants. », analyse l’économiste Bertrand Martinot pour L’Express.

 

« Je me formais pour savoir négocier mon salaire… Je devrai négocier un CDD… au mieux. » Lou, 23 ans, étudiante en communication

 

Une claque difficile pour les étudiants ambitieux, comme Lou. Après six ans d’études dans une grande école parisienne, elle espérait convertir son contrat d’apprentissage dans une grande chaîne de télévision en embauche. « J’ai mis ma carrière au cœur de ma vie. J’ai tenu un même objectif pendant des années, j’y suis allée à fond, je me suis même définie en fonction de ce projet. Et là je dois en faire le deuil », souffle-t-elle dépitée. Les productions audiovisuelles sont à l’arrêt. Les créations d’emploi dans l’entreprise sont suspendues. Pour l’étudiante, les recherches d’emploi sont vouées à l’échec : « C’est tout le secteur de la culture qui est en standby. Notre direction, nos professeurs et nos collègues nous annoncent tous que rien ne va se passer avant le bilan de l’année, en janvier. » L’étudiante, actuellement en télétravail dans son appartement parisien, est accablée par l’impuissance : « J’essaie de me dire que j’ai mal fait quelque chose, que je pourrais trouver une solution… mais je ne maîtrise rien », déplore-t-elle.

À Montpellier, Alexandre Tournié a dû lui aussi freiner son ambition professionnelle. Son stage de fin d’études dans une ONG américaine a été annulé dix jours avant son départ. « J’étais dégoûté, peste l’étudiant de 22 ans, c’était une opportunité énorme pour mon CV. » Pour valider son master, il devra à la place écrire un mémoire théorique. Une alternative pas du tout équivalente, pour le jeune homme. « Une expérience sur le terrain nous permet de construire un réseau et de développer des compétences. Aux yeux d’un recruteur, cela compte beaucoup plus qu’un mémoire », croit-il savoir.

 

Une angoisse à gérer seul

Pour tous, l’inquiétude est réelle. À Paris, Sarah Calamand, étudiante en journalisme, apprend à patienter. Ses deux stages de fin d’études en radio ont été annulés. La bourse professionnelle à laquelle elle se préparait pour décrocher un contrat de six mois à Radio France a été repoussée. « Ça chamboule tout le calendrier qu’on avait en tête, admet-elle, Si l’on m’avait dit en février que je serais encore en stage à l’automne, je n’y aurais pas cru. »

La perspective du chômage en fin d’études génère aussi beaucoup d’angoisse pour ces étudiants qui n’ont pas eu le temps de se constituer un coussin financier. « On nous dit que le monde est en pause, mais les loyers ne sont pas en pause ! », fulmine Lou. Elle loue un appartement à Paris avec son compagnon. Sans emploi en septembre, elle ne pourra plus assumer sa part dans le foyer.

Malgré l’injustice dont ils sont la cible, tous refusent pour autant de se dire « sacrifiés ». « C’est une période difficile pour tout le monde, observe Lou. Je n’aimerais pas davantage passer le bac, tenir un restaurant ou avoir lancé ma start-up dans cette période ».

Début mai, le gouvernement a promis de faire de la jeunesse une priorité pour son plan de relance. En attendant que leurs perspectives s’éclaircissent, les futurs diplômés apprennent à positiver. « Tout ce que je peux faire, c’est démarcher des employeurs, tempère Sarah. L’optimisme est le seul moyen de combattre l’inquiétude. »