L’été à la montagne : comment le tourisme fragilise la nature

Pour concilier vacances d'été et crise sanitaire, les Français pourraient bien se tourner vers des séjours à la montagne. Un tourisme de masse qui risque d'impacter négativement la faune et la flore environnante.

L’été, la Ligue de protection des oiseaux d’Isère observe parfois de jeunes bouquetins chuter des falaises. Les accidents se produisent lors de survol de parapentes. Les jeunes animaux “confondent les sportifs avec des prédateurs comme l’aigle royal”, se désole Adrien Lambert, un des membres de l’association.

Alors que l’appel du grand air semble diriger les Français vers les montagnes cet été, après des semaines de confinement, les amoureux de la nature alertent sur les conséquences d’un tourisme de masse.  D’après une enquête de MKG Group, transmise en exclusivité ce jeudi aux Ateliers du CFJ, 14,7 % des sondés prévoient de partir à la montagne cette année, contre 12,6 % avant la crise sanitaire.

Dans la journée, Édouard Philippe invitait les Français à “prendre leurs réservations” et à privilégier les vacances en métropole et en Outre-mer. Depuis trois ans, la montagne fait figure de deuxième destination préférée dans le pays, derrière le littoral, toujours loin devant. L’enquête révèle aussi que près de 30 % des vacanciers prévoient de décaler leur départ à l’automne, allongeant la période de présence des touristes.

Enquête visit-mysti by MKG Group.

Une aubaine pour les professionnels du secteur. “Cet été, nous allons inviter les gens, sans aller loin, à aller haut”, espère Jean-Marc Silva, directeur de France Montagnes, l’organisme chargé d’en faire la promotion. Une grande campagne de communication à la télévision se prépare pour le mois de juin : un budget de 300 000 euros, financé de manière inédite par les six massifs français.

“Les grands espaces et une sensation de liberté, c’est de cela qu’on a tous envie aujourd’hui : à ce titre, la montagne constituera une destination très attractive et nos resorts situés dans les Alpes françaises ou italiennes seront particulièrement adaptés à ces attentes”, vante dans Le Figaro Henri Giscard d’Estaing, président du Club Med.

“Dérangement”

La transhumance de quelques millions de voyageurs sur une période de quelques mois a des conséquences très tangibles sur l’environnement montagnard. Il y a d’abord une “augmentation de la fréquence du dérangement, c’est-à-dire d’une activité humaine qui va engendrer sur la faune un comportement anti-prédateur, par exemple la fuite, très coûteux en énergie et qui peut atteindre la survie de l’espèce”, avertit Adrien Lambert.

Le tourisme et les loisirs rognent sur les habitats naturels des animaux. “Le déconfinement arrive en pleine période de reproduction des rapaces, qui ont installé leurs nids en mars dans des zones d’escalade, car rapaces et grimpeurs affectionnent les mêmes parois peu exposées aux intempéries”, s’inquiète le chargé de missions médiation environnementale. Le retour des amateurs de grimpe risque de déranger les oiseaux.

Parapente à Saint-André-les-Alpes, DR : AD 04

La flore est aussi mise à mal. “50 ou 60 passages par jour à un même endroit peut diminuer de moitié les espèces végétales”, alerte Adrien Lambert, qui évoque aussi la cueillette de plantes sauvages. Randonnées et promenades en VTT ne sont donc pas sans conséquences pour la nature.

Révolution culturelle

Avec l’érosion des massifs neigeux, les stations de ski sont amenées à repenser un tourisme centré autour des sports d’hiver. “Quel modèle de tourisme voulons-nous ? La vraie question elle est là et pas ailleurs”, tranche Vincent Neirinck de l’association Moutain Wilderness.

“Le modèle a complètement dérivé pour conduire à une course à l’équipement complètement incroyable, dans un contexte de réchauffement climatique qui porte ses effets beaucoup plus fortement sur la montagne du fait de l’industrialisation du tourisme”, s’agace-t-il.

Le chargé de mission de cette association de protection de la montagne veut faire prendre conscience que la montagne “n’est pas juste un fond d’écran Instagramable. C’est un vrai milieu naturel et culturel et je pense qu’il y a une révolution à faire sur la manière dont la montagne est perçue.”

Capture d’écran sur l’application Instagram.

Une révolution culturelle qui pourra peut-être s’amorcer avec les États généraux pour une transition du tourisme en montagne, prévus en novembre 2020. Après la fin de la saison estivale.