Pourquoi le coronavirus risque d’accélérer l’éclatement du Royaume-Uni

La pandémie vient raviver des tensions entre les quatre nations du Royaume-Uni, dans un climat marqué ces dernières années par des désaccords profonds sur le Brexit et l’indépendance écossaise.

Boris Johnson a un nouveau surnom : “premier ministre de l’Angleterre”. Sous-entendu : pas du Royaume-Uni. La gestion de la pandémie a fait atteindre aux divergences entre les quatre nations qui composent le pays leur paroxysme, dimanche. Ce jour-là, le chef du gouvernement britannique annonce son plan pour un déconfinement progressif à partir de mercredi. Dans la foulée, les gouvernements d’Écosse, du Pays de Galles et d’Irlande du Nord somment leurs citoyens d’ignorer le nouveau slogan “stay alert” (“restez attentifs”, NDLR), dicté par Londres, et de continuer à “stay at home”, soit rester à la maison.

Ces différences affichées au grand jour accroissent un peu plus le risque d’éclatement qui couve depuis plusieurs années. En 2007, le SNP, un parti indépendantiste, arrive au pouvoir en Écosse. En 2014, plus de quatre Écossais sur dix se prononcent pour leur indépendance lors d’un référendum. Le vote en faveur du Brexit, en 2016, a fini de fragiliser l’union des nations britanniques.

Ces dernières disposent d’une certaine latitude dans leur gestion de la crise. Gouvernements et parlements décentralisés s’occupent de la santé, au même titre que de l’éducation, la police, la justice et le logement. C’est le système de dévolution : Édimbourg, Belfast et Cardiff ont leur propre politique sur ces questions, mais les principaux pouvoirs régaliens restent à Londres.

Résultat, le Royaume-Uni se déconfine de manière dispersée. Les Anglais retournent au travail “s’ils ne peuvent pas télétravailler”, et il n’y pas de limite de distance pour les déplacements. Une politique jugée précipitée et confuse par les Gallois, les Nord-Irlandais et les Écossais. Conséquence hautement symbolique, les Anglais ne peuvent pas traverser les frontières – normalement invisibles et virtuelles – vers le Pays de Galles ou l’Écosse. En début de semaine, une députée du parti indépendantiste écossais réclamait une “patrouille” aux frontières. Du jamais vu.

Politisation du virus

Le SNP met notamment en avant la différente progression du virus entre les pays pour justifier son choix d’une politique distincte, notamment concernant le “R”, ce fameux taux de transmission du virus. Un argumentaire qui laisse Jonathan Tonge “sceptique”. Pour ce professeur en sciences politiques à l’Université de Liverpool, la politique du parti indépendantiste écossais s’explique aussi par sa volonté farouche d’afficher ses différences.

“Le SNP ne manquerait jamais une opportunité pour mettre l’accent sur la singularité écossaise”, fait-il valoir. Ces dernières années, les débats autour du Brexit ont crispé les positions : l’Écosse était résolument pour un maintien au sein de l’Europe. La dirigeante du SNP, Nicola Sturgeon, réfute pourtant toute politisation du virus.

Autre divergence majeure à venir entre Londres et Édimbourg : l’approche et les solutions proposées pour répondre à la crise économique liée au virus. Le SNP, situé à gauche, pourrait s’opposer aux conservateurs de Londres. “L’Écosse est la nation la plus proche d’une séparation du Royaume-Uni”, estime Jonathan Tonge.

“Désastre”

Côté Irlande du Nord, le choix de Belfast d’ignorer les consignes de Londres est là encore hautement symbolique. Même les plus fervents des unionistes (fidèles à la couronne britannique, NDLR) ne peut plus suivre un dirigeant gaffeur prêt à risquer le désastre pour son peuple”, raille l’écrivaine irlandaise Susan McKay dans le Guardian.

Ce pas de côté s’explique également par la composition du gouvernement nord-irlandais. Les unionistes partagent le pouvoir avec Sinn Fein, le parti pro-réunification de l’Irlande. “Le Sinn Fein aurait pu dire : pourquoi devons-nous suivre Boris Johnson ?” souligne Jonathan Tonge. Surtout que le taux de surmortalité dû au coronavirus est bien plus bas en République d’Irlande qu’au Royaume-Uni (33 614 pour le Royaume-Uni, 1506 en Irlande). [Sinn Fein] aurait pu claquer la porte”, rappelle l’expert.

Les semaines à venir révéleront les effets de la politique de déconfinement de Boris Johnson en Angleterre. En cas de hausse du nombre de morts du covid-19, Ecossais, Nord-Irlandais et Gallois pourraient estimer que les meilleures politiques sont celles qui leur donnent le contrôle. De quoi questionner sérieusement l’intérêt de l’union des nations.