Pourquoi le coronavirus se propage massivement dans les abattoirs ?

Australie, États-Unis, Allemagne, France… Dans le monde entier, les cas de Covid-19 se multiplient dans les abattoirs. Locaux exigus, cadences soutenues, emploi massif de travailleurs détachés… toutes les conditions sont réunies pour que le virus s’y propage.

Des centaines de travailleurs suant sur une chaîne d’abattage. Leurs douleurs physiques, l’odeur des bêtes et du sang, le stress de ne pas tenir la cadence… la réalité des abattoirs a déjà été décrite de nombreuses fois. Maintenant, les employés doivent composer avec un nouveau paramètre : le coronavirus. Parmi les 25 clusters identifiés en France depuis le déconfinement, au moins trois sont des abattoirs. Au total, plus de 100 employés ont été testés positifs la semaine dernière sur les sites de Mené (Côtes‑d’Armor), Fleury-les-Aubrais (Loiret) et Essarts-en-Bocage (Vendée).

Une situation qui n’est pas circonscrite à la France. Aux États-Unis, des milliers de travailleurs ont été contaminés et 30 personnes sont mortes. Au moins 115 abattoirs ont été touchés. En Allemagne, 300 ouvriers ont été contaminés dans un abattoir à Birkenfeld. En Espagne, en Irlande, au Brésil, au Canada et en Australie des cas ont aussi été répertoriés. Pourtant, ces établissements sont tenus à des règles sanitaires strictes. Mais le manque d’espace, la climatisation des locaux, les cadences soutenues et l’emploi massif de travailleurs détachés sont autant de facteurs qui favorisent la propagation du virus.

Vestiaires et salles de pause exiguës et climatisées

Le Centre pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC), l’équivalent américain de Santé publique France, a publié une étude le 8 mai pour tenter d’expliquer ce phénomène. Parmi les raisons évoquées, l’agence note qu’il est très difficile de maintenir la distanciation physique dans les abattoirs. Les employés travaillent côte à côte, les couloirs sont souvent très étroits et les vestiaires comme les salles à manger sont petits.

 «C’est sans doute lors des passages aux vestiaires ou dans les salles de repos, souvent sans fenêtre et climatisées, que la contamination est possible», explique le professeur Éric Caumes, épidémiologiste à la Pitié-Salpêtrière. «Le point faible de ces structures c’est au moment du déshabillage. Quand vous rentrez au vestiaire, si vous vous déshabillez et que là vous ne respectez plus les règles barrière parce que le vestiaire est exigu ou bien parce qu’il y a des douches trop proches, il y a un risque de contamination, car c’est une zone où les vapeurs d’eau entraînent un risque d’aérosolisation du virus», confirme de son côté Julien Amour, anesthésiste-réanimateur à Massy, interrogé par BFMTV.

Pour Lutte ouvrière, c’est d’abord parce que les abattoirs sont restés ouverts pendant le confinement — contrairement à d’autres usines ou entreprises. Sur son site, le parti d’extrême gauche affirme ensuite que ces entreprises «regroupent les travailleurs par centaines, voire par milliers» et que «les conditions mêmes du travail à la chaîne font qu’ils sont les uns sur les autres.»

C’est également ce qu’affirme le chercheur en sociologie à l’université Drake aux Etats-Unis Michael Haedicke dans un article de The Conversation paru le 6 mai. Selon lui, «les employés travaillent côte à côte et à un rythme qui rend difficile, voire impossible, la pratique de gestes barrière notamment lorsque l’on éternue ou que l’on tousse.» Ainsi, «certains travailleurs ont été observés ne se couvrant que la bouche et réajustant fréquemment leur masque pendant leur travail», comme le note le CDC dans son rapport.

Travailleurs détachés

Une fois contaminés, les employés des abattoirs rentrent chez eux où ils risquent de propager rapidement le virus. Comme le relève le CDC, les abattoirs américains emploient de nombreux travailleurs détachés habitant dans des endroits exigus et insalubres. La promiscuité y est très importante et contribue à l’augmentation des contaminations. En Allemagne, le recours au travail détaché est massif aussi. 500 des 700 employés de l’abattoir de Birkenfeld et deux tiers des 300 qui ont été infectés sont Roumains.

Or, ces employés ont souvent moins de moyens de défendre leurs droits et davantage de mal à communiquer avec leurs collègues et leur hiérarchie. «Leur situation juridique et économique précaire les empêche de faire face aux employeurs», souligne Michael Haedicke.

«Quand on a des salariés qui ne parlent pas anglais aux Etats-Unis ou qui ne parlent pas allemand en Allemagne, c’est plus compliqué de leur faire comprendre les mesures de sécurité sanitaire», affirme auprès du Parisien Mathieu Pecqueur, le directeur général de Culture Viande, qui représente 45.000 salariés et 70 % de l’abattage bovin, porcin et ovin en France.

La situation est – en tout cas pour le moment – moins critique en France qu’en Allemagne ou aux États-Unis. Ce qui peut s’expliquer par les mesures exceptionnelles prises dans les abattoirs de l’Hexagone. Sur le site de Mené (Côtes‑d’Armor) qui appartient au groupe E. Leclerc, «la désinfection quotidienne a été renforcée en usine et dans les locaux, affirme le directeur Alex Joannis interrogé par Ouest France. 600.000 masques ont été achetés pour le personnel. Des séparateurs ont été mis en place sur les postes de travail.» Le directeur attend aussi l’arrivée d’une commande de visières de protection qui viendront équiper les employés de son entreprise de 2.500 salariés.

En plus des précautions matérielles, il affirme que «du télétravail a été mis en place lorsque cela est possible, ainsi que des horaires de travail décalés au sein des services. Les horaires de pauses ont été modifiés ainsi que les flux de circulation pour limiter au maximum les concentrations de personnels.» Des précautions qui n’ont pas empêché la propagation du covid-19 au sein de l’abattoir. Sur 209 salariés testés la semaine dernière, 69 sont positifs. Une campagne de dépistage complémentaire auprès du personnel est planifiée mardi.