Anaïs Voy-Gillis : « La crise peut permettre à l’industrie française d’être modernisée »

Electronique, automobile ou textile : les industries françaises voient leur production s’effondrer à cause d’une mondialisation au ralenti. Mais pour Anaïs Voy-Gillis, chercheuse à l’université Paris 8 et spécialiste de la réindustrialisation en France, la crise sanitaire doit, au contraire, être une opportunité pour repenser les modèles économiques des entreprises.

Concrètement dans quelle situation financière se trouvent actuellement les industries en France ?

Si on prend l’exemple d’une personne, c’est comme si elle devait payer 12 mois de loyers et de factures diverses, mais qu’elle ne touchait que 10 mois de salaire. C’est pareil pour les entreprises, elles ont des charges fixes (salaires, infrastructures, dépenses d’energie) qu’elles doivent payer avec un chiffre d’affaires considérablement restreint, entre 2 et 4 mois perdus.

Toutes les industries sont-elles uniformément touchées par la crise ?

Toutes les entreprises qui sont très spécialisées dans un secteur vont être plus fortement touchées. Par exemple, les Petites et moyennes entreprises (PME) qui servent principalement des clients dans l’automobile, car elles sont dépendantes d’un secteur qui va redémarrer très lentement. Même situation dans l’aéronautique où l’on s’attend vraiment à des faillites en cascade. 

Mais certains secteur ont été faiblement touchés. Dans l’agroalimentaire, par exemple, les entreprises ont conservé leurs canaux de distribution.

Plusieurs grosses entreprises françaises vont devoir emprunter. Renault par exemple, a besoin de 5 milliards d’euros. D’ordinaire, n’ont-elles pas de capacités financières propres pour faire face à une potentielle crise ?

C’est un des gros sujets de débat. Cette capacité varie d’un secteur à l’autre et selon les entreprises. Certaines n’ont aucune trésorerie et vont donc devoir trouver des fonds pour se sortir d’une situation financière très difficile. Tout cela parce que, dans l’industrie, les marges sont relativement faibles. Par conséquent, cela amoindrit la trésorerie des entreprises, leur capacité à innover, et donc leur santé économique générale.

Est-ce que la crise peut faire évoluer ces modèles économiques ?

La crise peut permettre à l’industrie française, fragilisée par 40 ans de désindustrialisation et la crise économique, d’être modernisée. Les industriels vont davantage questionner leur manière de produire en prenant en comptes les impacts environnementaux, les nouvelles technologies, etc.

Certains vont réévaluer leurs produits et leurs clients pour trouver de nouvelles sources de revenus. D’autres vont repenser leur chaine d’approvisionnement pour être prêt face à une éventuelle crise. L’idée est soit de sur-stocker pour avoir des produits à disposition, soit de rapprocher les lieus de production, d’assemblage ou de vente. Cela permettrait d’éviter une rupture dans la chaine en cas de crise mondiale, comme cela a été le cas avec la Chine pendant le coronavirus.

Certaines entreprises ont déjà réagi. Je pense, par exemple à Estelec et ThurConnect qui produisent des cartes électronique en Alsace. Elles se sont entendues pour mettre en commun des capacités de production, de ressources humaines, des capacités financières pour mutualiser les risques. 

Désormais, si une nouvelle crise survient, les entreprises seront-elles davantage prêtes ? 

D’un point de vue industriel, cette crise sanitaire c’est avant tout un double choc qui a surpris : un arrêt de l’offre et de la demande. Désormais, les entreprises vont être devoir obligatoirement intégrer ce scénario. Et pour y répondre, elle vont mettre en place systématiquement des plans de continuité d’activité, c’est-à-dire des protocoles pour continuer à produire malgré tout. Malheureusement, beaucoup de PME et Entreprises de taille intermédiaire (ETI) n’en sont pas encore dotées. Et cela est d’autant plus nécessaire face à des crises sanitaires, climatiques ou sociales qui se multiplient.