«Difficile de tenir seule» : ces étudiants Erasmus confinés à l’étranger

Certains étudiants français ont choisi de rester dans le pays de leurs études. Ils racontent leur choix, leurs craintes et la façon dont ils vivent la distance avec la France. 

Marjorie Lechat, 21 ans, étudiante en science politique en Suède :
«Pas un seul jour, je ne me suis confinée »

Je me trouve dans un café où il y a une cinquantaine de personnes assises en terrasse. Les tables sont quasiment toutes occupées même si elles sont séparées d’un mètre cinquante. J’entends des Français parler à côté de moi et un bébé pleurer. Il n’y a pas vraiment eu de changement, même si on ne va plus directement commander au comptoir dans les cafés, mais les serveurs viennent directement à nos tables. J’ai l’impression que la vie est restée la même.

Je suis arrivée fin août 2019 à Göteborg, une ville côtière située à 5 heures de route de Stockholm pour un échange universitaire avec Sciences Po Lyon. J’étudie dans l’université de la ville et depuis que la pandémie a frappé, pas un seul jour je me suis confinée. J’avais déjà l’impression d’avoir vécu le confinement en novembre. Les hivers ici sont très longs alors quand la crise du Covid-19 a frappé en mars, les jours commençaient tout juste à se rallonger ici. J’ai voulu en profiter.

Je me promène dans les parcs, les jardins et les grands espaces naturels en Suède. Mais quand je partage mon quotidien sur les réseaux, on me dit : «Marjorie, ce n’est pas très responsable, tu ne devrais pas faire ça». J’ai l’impression qu’il y a une forme de rancœur alors que je suis toutes les règles imposées ici. Mes amis Suédois me répondent alors: «Non mais tu sais, vous les Français vous avez besoin de règles, nous on sait se tenir». C’est étrange.

Une terrasse de café dans le centre de Göteborg. © Marjorie Lechat

Dans la rue personne ne met de masques, sauf les Asiatiques. C’est assez mal vu. Même dans les transports, les masques ne sont pas obligatoires. Dans les bus en revanche, des barrières de protection ont été installées entre le chauffeur et les passagers mais c’est tout. C’est très hypocrite parce qu’on peut se refiler le virus entre passagers. L’université a quand même fermé et je suis mes cours en ligne.

Pour le moment, je continue mon baby-sitting dans une famille française. Si je trouve un travail d’été pour juillet en France, je rentrerai. Mais j’ai l’impression que j’aurai plus de chance d’en trouver un ici pour le moment.

Enora Ribera, 22 ans, étudiante en mosaïque en Italie :
«C’est internet qui m’a fait tenir»

Je vis en collocation dans une maison avec quatre personnes dans le nord de l’Italie, dans le village de Spilimbergo, à 1h30 en voiture de Venise. Ma chambre fait neuf mètre carrés et j’y ai passé tout le confinement.

C’est ma première année d’études à l’étranger. Je suis arrivée dans l’école de mosaïque à la rentrée de septembre. Quand l’école a fermé, on pensait que ça allait durer deux semaines et puis le confinement a été généralisé et on se retrouve coincé.

La chambre de 9 m² dans laquelle vit Enora. © Enora Ribera

Sauf que quand j’ai compris que ça allait durer longtemps, j’ai songé à rentrer mais une amie avait tous les symptômes du virus. Si je rentrais en France, je prenais le risque de contaminer mon entourage alors je suis restée. Je m’étais quand même un peu renseignée et je crois qu’il fallait aller jusqu’à Rome pour pouvoir être rapatrié en France, ce qui était particulier dans un contexte de confinement.

Donc ça a été très difficile de tenir toute seule dans sa chambre pendant deux mois. J’appelais tous les jours en visio mes amis français et ma famille. On se faisait des jeux, des quiz. C’est vraiment internet qui m’a fait tenir. Le deuxième mois, j’ai eu des pics de déprime toutes les semaines. Je me disais qu’il fallait que j’appelle l’ambassade pour rentrer et ma famille m’encourageait à le faire. Quand j’étais enfin sur le point de faire mes valises, deux semaines avant le déconfinement du pays, on a eu des nouvelles de l’école. Elle allait rouvrir dans deux jours, c’en était fini des cours d’histoire de l’art à distance.

Depuis le 11 mai, je travaille dans les ateliers de l’école en demi-groupe. Ça permet de limiter les contacts, mais bon, on utilise tous les mêmes outils. S’il y a un virus, il risque toujours autant de se propager.

Axel Jeanpierre, 23 ans, étudiant en chiropratique à Barcelone :
«On a tous été malades dans la colocation»

Tout est arrivé très vite. Le mardi, l’école nous avertit que le gouvernement prendra probablement des mesures de confinement et le vendredi c’était annoncé. C’était hyper étrange de voir une ville comme Barcelone silencieuse et complètement vidée. Je vis dans le quartier Gràcia qui est plutôt agité d’habitude et là, plus rien. Même les bruits de voiture étaient rares.

Je connais bien la ville, cela fait deux ans que j’ai choisi de m’y installer pour devenir chiropracteur. J’ai préféré rester en Espagne pendant le confinement car je ressentais des symptômes du virus. Je me suis mis en quarantaine directement dans ma chambre et j’ai limité au maximum les contacts avec mes trois colocataires. Sauf que rapidement, on a tous été malades dans la maison. C’était très probablement le virus parce que ma coloc qui a ressenti en premier les symptômes a perdu le goût et l’odorat, mais personne n’a été testé.

Quand le confinement a débuté, c’était assez sympa parce que l’école nous avait donné deux semaines de vacances, le temps d’organiser les cours en ligne. J’avais la possibilité de faire du sport le matin, de méditer, de lire et de faire toutes ces choses qu’on reporte toujours quand on est pris dans le rythme du quotidien.

Le salon de la maison dans laquelle Axel vit à Barcelone. © Axel Jeanpierre

Mais après c’est devenu super chiant. Je perdais le rythme des cours, je me couchais tard et je faisais souvent des introspections sur ce que je voulais de ma vie. Ça m’a pas mal déprimé. Et puis, j’ai appris il y a deux semaines que ma grand-mère en France est décédée du Covid-19. Ça a été difficile de vivre un deuil à distance. Le sentiment de solitude est exacerbé quand il n’y a pas sa famille avec qui partager sa peine. Je suis allé faire la fête chez un ami pour me passer les idées.

Cet été, je pense m’octroyer des vacances que je n’ai pas eu depuis longtemps ! Peut-être rester en Espagne pour faire des randonnées. Ce serait cool ! Je crois que je n’ai pas trop envie de rentrer en France pour me protéger des mauvaises nouvelles, parce que je ne me rends pas tout à fait compte que ma grand-mère est partie.

Violette Chalier, 20 ans, étudiante en science politique au Chili :
«Si je le chope et que ça s’aggrave, ça peut potentiellement être la merde»

Ce n’était pas une option de rentrer. Je suis dans un super environnement : une grande maison avec des colocataires qui viennent de l’étranger. Rentrer en France après une année aussi mouvementée avec les manifestations d’octobre qui ont marqué l’histoire du pays était impensable.

Je suis arrivée en août dernier au Chili pour mon année d’échange avec Sciences Po Lyon. Rapidement, les manifestations d’octobre ont conduit à la fermeture de l’université de Santiago, alors Sciences Po m’a proposé de basculer sur un stage. Je suis donc en télétravail dans un théâtre où je gère la communication, depuis la grande maison dans laquelle je vis avec mes 14 colocataires.

L’espace commun de la maison coloniale de Violette. © Violette Chalier

Au début du confinement, on passait vraiment tout notre temps ensemble puis la réalité des études, des examens à distance et du travail nous a rattrapés. Maintenant, on a un rythme commun : on travaille ensemble la semaine et le vendredi, on sort acheter des bières et on a un week-end assez festif. Heureusement, on peut chacun s’isoler dans sa chambre quand il le faut, parce que dans une grande maison coloniale comme la nôtre, il y a toujours des gens, toujours du bruit quelque part.

J’ai eu une mini crise existentielle quand j’ai vu mes amis français recommencer à sortir. Ici, il n’y a vraiment aucune perspective de déconfinement, le gouvernement ne communique pas du tout dessus. Quand je vois les gens ressortir en France, j’idéalise presque ce que ça pourrait être.

Vu sur Santiago depuis les toits de la maison. © Violette Chalier

Ce qui peut être inquiétant, en revanche, c’est le système de santé ici qui n’est pas très bon, inégal, cher et surchargé. Si je chope le virus et que ça s’aggrave, ça peut potentiellement être la merde, donc je sors une fois par semaine pour faire les courses mais c’est tout. Même si dans la maison, on se sent assez protégés parce qu’on n’est pas une population à risque, on sait que ça peut arriver si quelqu’un attrape le virus. Il n’y a pas de distanciation sociale entre nous, on s’embrasse toujours, on se fait des câlins. En soi, on devrait même porter des masques parce qu’on est plus de dix.