Comment les refuges de montagne préparent le retour des alpinistes

La secrétaire d’Etat à la Transition écologique Emmanuelle Wargon compte proposer au Premier ministre une réouverture des refuges de montagne le 2 juin. Une réouverture à laquelle les propriétaires réfléchissent déjà concrètement depuis plusieurs semaines.

«On a une base de travail, maintenant le plus dur reste à faire», résume Nicolas Raynaud, le président de la Fédération française des clubs alpins et de montagne (FFCAM), qui possède et entretient 120 des 350 refuges de montagne français. Fort de vingt ans d’expérience dans les instances politiques du monde alpin, cela fait trois semaines qu’il travaille «non-stop» sur le dossier de la réouverture des refuges, présenté ce jeudi 21 mai par Emmanuelle Wargon sur Europe 1. La secrétaire d’Etat à la Transition écologique a annoncé qu’elle allait demander au Premier ministre la réouverture le 2 juin, sous conditions.

Chaque refuge sera libre de mettre en place son propre protocole mais devra le faire valider par le maire de la commune et le préfet. Capacités d’accueil revues à la baisse pour respecter les mesures de distanciation, obligation pour les clients de réserver, nécessité de disposer d’un espace isolé au cas où une personne présenterait des symptômes du Covid-19… Les mesures annoncées sont «sans surprise» pour Christine Mattel, qui dirige le refuge des Conscrits, situé non loin du Mont-Blanc (Haute-Savoie). Impossible en revanche de savoir si elles seront réalisables dans l’ensemble des refuges français: «On ne peut pas faire de généralités», souligne-t-elle, rappelant que, l’application d’un protocole uniforme dans tous les refuges ne sera pas possible du fait de leur diversité de taille et d’architecture. «Il va maintenant falloir décliner ce protocole de manière intelligente dans tous les refuges», abonde Nicolas Raynaud, qui avoue que certains refuges «trop petits ou trop complexes» pourraient ne pas rouvrir.

Eviter la promiscuité

La principale condition pour rouvrir les refuges sera donc de diminuer le nombre de personnes accueillies. Un «gros pari», qui reste faisable pour Christine Mattel. La gardienne a la chance de bénéficier de plusieurs petits dortoirs, ce qui lui permettra d’accueillir des familles sans avoir à respecter les règles de distanciation. De toute façon, la distanciation se fera «au coup par coup» dans son refuge, en fonction des arrivées, explique-t-elle.

Tous n’ont malheureusement pas la chance de disposer de petits dortoirs de quatre personnes: «On a beaucoup de lits en bat-flancs dans les refuges, qui sont des matelas collés les uns aux autres», explique Nicolas Raynaud. Difficile de respecter la distanciation dans cette promiscuité, d’autant plus que «si on se contente de dire qu’on met une personne un matelas sur deux, les gens vont inévitablement poser leurs affaires sur le matelas libre, créant un risque de propagation du virus».

Au refuge du col du Palet, en Savoie, Bérengère Vallat a sa solution: «On va mettre des tentes pour désengorger les dortoirs», préconise-t-elle. Développer le bivouac –le fait de dormir dans une tente à côté du refuge– «ne peut être une solution au niveau national», rappelle cependant Nicolas Raynaud, car cette pratique est interdite dans les espaces naturels classés. Le président de la FFCAM fait aussi part de ses interrogations à ce sujet : «Quand une tente sera détruite par un orage de grêle, où iront ses occupants si le refuge est déjà au maximum de sa capacité?»

Autre condition à la réouverture, la capacité d’isoler les personnes qui développeraient des symptômes du Covid-19. Nicolas Raynaud, à l’origine de cette mesure, concède que cela «va encore réduire la capacité». Bérengère Vallat, qui doit remplir les trois quarts de ses 47 places pour être «viable financièrement», ne s’en réjouit pas: «Honnêtement, ça me paraît compliqué. Je n’ai pas de chambre où je pourrais mettre quelqu’un.»

Certaines conditions ne semblent en revanche pas poser de grands problèmes aux gardiens des refuges français, notamment celle d’effectuer plusieurs services pour les repas: «Les repas décalés, ça se fait déjà en temps normal», explique Nicolas Raynaud, même si ça va «rallonger les journées», ajoute Bérengère Vallat. Même chose pour l’obligation de réserver, une pratique déjà majoritaire chez les habitués.

Une charte à «double vocation»

Emmanuelle Wargon a également demandé à ce que soit mis en place une charte de bonne conduite, par laquelle le randonneur s’engage à être «acteur de sa protection sanitaire et de celle des autres». Une mesure «importante» pour Bérengère Vallat, qui ajoute qu’il «faut que tout le monde le jeu». Cette charte a une «double vocation» pour Nicolas Raynaud, à savoir «l’engagement du client, mais aussi la pédagogie»: «Ce document permet que les gens aient conscience de ce qui les attend là-haut: on a prévu d’y écrire que le lieu est particulier et que, si de nombreuses mesures sont mises en place, il ne faut pas qu’ils s’attendent à avoir une douche par personne ou des espaces énormes.» 

Si la ministre n’a pas précisé si la signature de ce document serait obligatoire ou non pour accéder au refuge, Nicolas Raynaud estime que cela serait une bonne chose, notamment pour prévenir la propagation du virus en cas de nouvelles contaminations: «L’idée est que, annexé à ce document, il y ait un tableau comportant la liste exhaustive de tous les membres du groupe qui a réservé, ainsi que leurs coordonnées» explique-t-il. Habituellement, les gardiens de refuge ne prennent que l’identité de la personne ayant réservé pour l’ensemble du groupe. Mais pas de place pour l’inconnu en ces temps de crise sanitaire…

Si Christine Mattel salue une proposition globalement «cohérente», elle déplore en revanche son arrivée tardive: «Le 2 juin, c’est demain. On se doutait qu’il faudrait mettre en place les mesures de sécurité mais tant qu’il n’y avait pas de certitudes sur l’ouverture, c’était compliqué d’investir là-dedans». D’autant plus, ajoute-t-elle, que «les temps ne sont pas franchement à faire des dépenses inconsidérées».