La colère des étudiants infirmiers, payés 1 euro de l’heure pour affronter la pandémie

Après avoir été en première ligne face au Covid-19, les stagiaires infirmiers et leur syndicat réclament une meilleure reconnaissance de leur statut.

«Émotionnellement, nos proches nous ont soutenus durant la crise, mais économiquement, ce n’était pas ça. On ne se sentait pas du tout soutenus par les pouvoirs publics, on avait l’impression d’être des objets à leurs yeux», regrette amèrement Nassim, 18 ans. Le témoignage de cet étudiant infirmier en première année et ex-stagiaire en unité Covid dans une clinique du Bas-Rhin n’est pas isolé. Durant la crise, 60.000 étudiants infirmiers ont été en première ligne dans les établissements de santé d’après la Fédération nationale des étudiants en soins infirmiers (FNESI). Parmi eux, ils sont nombreux à estimer que leur travail n’a pas été reconnu à sa juste valeur, à l’image d’une étudiante qui, sur Twitter, s’insurge d’effectuer le travail d’aide-soignante pour «1 euro 40 de l’heure».

 

Durant la crise, la gratification de ces étudiants est restée inchangée: 28 euros nets par semaine en première année, 38 euros en deuxième et 50 euros en troisième année. En comparaison, un étudiant qui effectue un stage en entreprise perçoit 3,75 euros de l’heure, soit 131 euros nets par semaine, un peu moins de la moitié du Smic.

«Des stages déguisés»

En mars dernier, le service gériatrie de la clinique au sein duquel Nassim effectue son stage, se transforme en unité Covid. Le jeune stagiaire enchaîne alors les journées de douze heures, comblant en partie le manque d’aide-soignants dans le service. «Dans ma tête, je me disais que si c’est ça que je veux faire plus tard, je dois me donner à fond pour aider. J’ai fait ce qui me semblait juste», relativise-t-il.

Pourtant, légalement, un stagiaire n’est pas un salarié car il n’est pas lié par un contrat de travail. Il doit être encadré en continu par un supérieur. En aucun cas, son stage ne doit correspondre à un poste de travail permanent ou une tâche régulière. «Quand je remplaçais une aide-soignante, je me disais que l’hôpital n’avait pas besoin d’en recruter une puisque je faisais son travail presque gratuitement, observe Laura, 21 ans, infirmière stagiaire en deuxième année en unité Covid dans un hôpital alsacien. Mais j’ai essayé de voir ça d’un bon oeil en me disant que je n’étais pas considérée comme une stagiaire. J’étais plus autonome, et surtout moins mise à l’écart des autres personnels soignants.»

Mais selon le syndicat des 94.000 étudiants infirmiers de France, l’encadrement des étudiants n’a pas été au rendez-vous pendant la crise. «On a déguisé ça en stage alors que c’était du vrai travail professionnel, pointe du doigt Félix Ledoux, président de la FNESI. Un étudiant qui arrive sur le terrain en tant qu’aide-soignant est complètement livré à lui-même, il n’y a aucun encadrement et plus rien de pédagogique. Dans l’hôpital, il est considéré comme un professionnel mais en réalité il est sous convention de stage. C’est complètement illégal.» Un phénomène confirmé par les principaux concernés: «Les personnels soignants étaient débordés, ils faisaient des aller-retour entre différents services», relève Maïlys, étudiante en deuxième année à l’IFSI de Colmar.

Surcharge de travail

Durant les premières semaines de la pandémie, Maïlys travaille au service ortho-trauma de l’hôpital Pasteur à Colmar. Il lui arrive d’accueillir des patients Covid, parfois sans le savoir. «On ne nous a jamais expliqué comment mettre une blouse, ni comment se déshabiller correctement. J’ai dû regarder une vidéo YouTube pour essayer de ne pas attraper le virus… mais finalement, je l’ai quand même chopé», déplore l’étudiante, qui a été arrêtée deux semaines.

Anaïs est également étudiante à l’IFSI de Colmar, en troisième année. «L’hôpital ne nous a pas donné de vraies instructions, il n’y avait aucune logique dans ce qu’on nous racontait, se désole-t-elle. On nous disait qu’un masque pouvait être efficace pendant trois heures mais quand on commençait à manquer de stock, on pouvait les garder six heures».

À ce manque d’encadrement s’ajoutent la surcharge de travail et la souffrance psychologique. Tout comme les infirmiers déjà en poste, les stagiaires n’ont pas été épargnés. «C’était très éprouvant. Tu te fais mal au dos car les patients atteints, il faut les mobiliser dans leur lit. Tu ne dors pas bien car tu te demandes ce qui va se passer le lendemain. J’avais peur de voir l’état de mes patients se dégrader, de les voir décéder, se souvient Anaïs. En même temps, j’avais mon mémoire à faire, ça rajoutait un stress en plus.» «Ce qui est difficile psychologiquement, c’est quand les patients décèdent et qu’on doit les mettre dans une housse. On ne peut pas leur faire la toilette, on ne leur laisse pas le temps de mourir. C’est tellement rapide», s’attriste Laura.

«Ça ne donne pas envie de faire ce métier»

Le président du FNESI affirme avoir reçu de nombreux témoignages d’étudiants présentant des risques de détresse psychologique. «Beaucoup ont présenté des signes de burn-out. D’autres nous ont contactés pour savoir comment s’y prendre afin de mettre en pause leur formation ou bien de l’arrêter totalement»,se désespère Félix Ledoux. Il y a dix jours, le syndicat a lancé une enquête nationale afin d’obtenir plus de données chiffrées sur l’investissement des étudiants pendant la crise. Il y a trois ans, ils étaient 50% à avoir déclaré auprès de la FNESI que leur état psychologique s’était dégradé durant leurs études. «Tout cela me dégoute, clairement. Ça ne donne pas envie de faire ce métier. On est déjà mal payé pendant nos études, on n’a pas de reconnaissance. Ce ne sont pas des médailles qui vont nous permettre de vivre tous les mois», s’agace Anaïs.

Si le président du syndicat regrette qu’il ait fallu attendre une crise sanitaire pour que l’opinion prenne conscience du faible montant de ces indemnités de stage, il se réjouit de la prise de conscience des pouvoirs publics. «On ne souhaite pas seulement une revalorisation éphémère mais la revalorisation du statut d’étudiant infirmier et des indemnités de stage. Il faut qu’elles soient rehaussées à hauteur des compétences qu’on a su leur reconnaitre durant la crise», milite-t-il. 

Les étudiants infirmiers sont désormais en attente d’une prime de la région, promise par le ministère du Travail. Son montant devrait s’étendre entre 1200 et 1500 euros. «Tant qu’on ne voit pas l’argent sur notre compte, on ne se réjouit pas trop vite, déclare Maïlys. Mais on espère le voir arriver un jour.»