«Mon métier n’est pas un job étudiant!»: les saisonniers en sursis face à la pandémie

Le secteur du tourisme se remet doucement en marche mais les saisonniers craignent de rester sur le bord de la route. Ils sont encore nombreux à ignorer à quoi ressemblera leur été, et s’ils pourront même travailler. 

Depuis près de dix ans, Olivier passe ses étés dans des campings de la côte atlantique. Pas pour y faire des barbecues entre campeurs ou pour le plaisir de dormir sous la tente mais pour y travailler en tant que saisonnier, comme réceptionniste. Mais cette année, il n’y mettra pas les pieds. Son contrat avec son employeur habituel, pourtant prêt depuis février, a été rompu. «Malheureusement, ils ont dû le repousser à l’année prochaine. Ils ne sont pas sûrs d’ouvrir et même s’ils ouvrent, ce sera en équipe restreinte, sans place pour moi», soupire-t-il.

Sans plan B équivalent, il a dû se résoudre à troquer le terrain de camping pour les champs et la castration du maïs: «Une chose que j’ai déjà faite plein de fois mais à quarante-trois ans, je n’ai pas trop envie de retourner là dedans, surtout que ce n’est pas très bien payé. Mais malheureusement, il n’y a pas trente-six jobs à faire.» 

Une «mesure spécifique» pour les saisonniers

Se reconvertir, attendre ou continuer à chercher? De nombreux saisonniers du tourisme, frappés de plein fouet par les conséquences de la pandémie de Covid-19, s’interrogent sur leur avenir. L’annonce d’un plan de soutien de 18 milliards d’euros au secteur du tourisme par Edouard Philippe le 14 mai a permis aux hôteliers et restaurateurs d’y voir un peu plus clair. Mais pour le demi-million de personnes qui, chaque année, font les saisons dans la restauration, l’hébergement et les loisirs, le flou demeure. «Il n’y a eu aucune mesure pour notre situation», se désole Edwige Trolliet, responsable d’animation dans des villages vacances. 

Le 19 mai, Muriel Pénicaud, interpellée à ce sujet lors d’un débat à l’Assemblée nationale sur les conséquences de la réforme de l’assurance-chômage, a assuré être «en train de discuter» de cette situation avec les partenaires sociaux. «Je n’ai pas la solution aujourd’hui, mais il est clair qu’il faut prendre une mesure spécifique envers les saisonniers», a répondu la ministre du Travail à une question posée par le député LREM des Landes Lionel Causse. 

Quelques jours plus tôt, les fédérations FO couvrant les secteurs du transport et de l’hôtellerie-restauration avaient réclamé au gouvernement une «sécurisation financière» pour les «saisonniers sacrifiés», sans emploi l’été prochain à cause de l’épidémie. Parmi leurs principales revendications, «le retour aux quatre mois de contrat pour l’ouverture de droits à l’allocation chômage dans les plus brefs délais».

Depuis la réforme de l’assurance chômage, dont le premier volet est entré en vigueur le 1er novembre 2019, il faut avoir travaillé au moins six mois sur les vingt-quatre derniers pour débloquer ses droits à l’assurance chômage. Mais de nombreux travailleurs saisonniers ne parviennent pas à cumuler six mois travaillés en deux ans. Pour essayer d’atténuer les effets de la crise, le gouvernement a décidé, en avril, de prolonger cette durée jusqu’à vingt-sept mois. Pas suffisant pour rassurer les saisonniers.

«Je devrais être en contrat depuis le 15 avril»

«J’utilise en ce moment mes droits Pôle emploi, qui habituellement, me permettent de vivre entre deux saisons, alors que je devrais être en contrat depuis le 15 avril», s’inquiète Edwige Trolliet. La jeune femme de 29 ans craint de ne pas pouvoir atteindre les 910 heures de travail requises pour prétendre à de nouveaux droits. Après sa saison hivernale écourtée dans la station de ski de La Plagne, elle a pu bénéficier du chômage partiel. Mais elle n’a pas pu s’envoler vers la Grèce où elle devait travailler pendant six mois. Ses inquiétudes, elle en a faire part dans une lettre ouverte, envoyée aux députés et offices de tourisme, rassemblant les doléances de plusieurs saisonniers. Avec deux autres saisonnières, elle a créé le groupe Facebook «#jesuissaissonier», afin de «défendre leur statut» et de rassembler les différentes interrogations du secteur dans ce moment d’incertitude. Chez Matthieu, responsable de restauration, Nicolas, second de cuisine, ou Héloïse, vendeuse, les mêmes questions: «Quel est l’avenir de mon métier? Quand va-t-on pouvoir reprendre?»

«Aujourd’hui, on devrait tous être en contrat et on est tous chez nous, sans savoir quoi faire, avance Edwige Trolliet. Chaque année, on fait des heures de folie pour que tout le monde passe de super vacances. Et au final, là, on a l’impression d’être seulement vu comme les travailleurs précaires qui font des petits emplois. Mais mon métier, ce n’est pas un job étudiant! J’ai été formée pour, je le fais depuis dix ans, je l’adore et je l’ai choisi.»

«Le plan B, c’est de rentrer dans la famille et de faire de l’intérim»

Devenir saisonnière, Manon Dussud venait également de le choisir. Chargée de communication dans l’évènementiel, elle lâche son job et part en février à Majorque avec son petit ami barman. Objectif, décrocher un emploi dans un bar ou à la réception d’un camping sur l’île espagnole: «On est arrivés tôt pour être sûrs de trouver. On a passé plusieurs entretiens, ça se présentait bien…» Jusqu’à ce que le confinement soit décidé en Espagne et que tout ferme. Et même si la vie reprend doucement son cours dans ce haut lieu du tourisme, la jeune femme de 25 ans n’envisage pas de passer l’été ici: «Les terrasses ont commencé à rouvrir mais ils ne cherchent personne. Il n’y a pas de touristes, donc ils font tourner leur activité à deux ou trois, en famille, c’est suffisant.»

Manon Dussud et Florian Vialter n’ont pas pu trouver d’emplois saisonniers à Majorque, comme ils l’espéraient.

Le couple souhaite désormais rentrer en France, mais ses recherches ne sont pas plus fructueuses: «Ca fait une semaine qu’on appelle partout mais les campings ont soit déjà leur équipe, soit ils ne savent pas s’ils vont recruter.» Pour l’instant, il vit grâce à l’argent mis de côté avant son départ. Mais si rien ne se débloque, sa situation risque de se compliquer: «Quand on est partis, on était sûrs de nous, on a lâché les apparts. Le plan B, c’est de rentrer dans la famille et de faire de l’intérim.» Loin du projet commun d’enchaîner les saisons, été comme hiver. 

Trouver un plan B, Edwige Trolliet devra peut-être également s’y résoudre. S’il n’est pas possible pour les saisonniers de travailler cet été, elle aimerait qu’ils puissent bénéficier d’une année blanche, comme pour les intermittents. «Quand les artistes ont écrit une lettre, Juliette Binoche, on ne lui a pas demandé d’aller cueillir des fraises…, sourit-elle. S’il faut le faire, bien sûr, on le fera Mais pas sans l’assurance d’une situation plus stable l’année prochaine.