Municipales: «Fin juin, les Français n’auront pas la tête à aller voter»

Cosignataire d'une lettre au président de la République pour demander le report du scrutin, le sénateur LREM de la Drôme Bernard Buis estime qu'aucune vraie campagne ne sera possible dans les grandes villes avant 2021.

Sénateur LREM de la Drôme et maire pendant vingt-trois ans du hameau de Lesches-en-Diois, Bernard Buis fait partie des 20 signataires d’une lettre adressée au président de la République plaidant en faveur d’un report du second tour des élections municipales au plus tôt après l’été. Dans environ 4.800 communes, un second tour aurait dû se tenir le 22 mars et et avait été reporté sine die en raison de la pandémie. 

Comment vous positionnez-vous par rapport à la tenue éventuelle d’un second tour des élections municipales le 28 juin, date évoquée par l’exécutif?

J’ai un avis mitigé. L’avis du conseil scientifique est quand même assez équivoque car il ne s’oppose pas à la tenue d’élections en juin mais il encadre la campagne. Selon son président, Jean-François Delfraissy, il ne faut pas que les candidats puissent se déplacer sur le terrain ou à domicile ni rencontrer des gens. Lancer des opérations électorales dans ces conditions, c’est quand même très difficile. Je ne vois pas comment on peut faire campagne sans faire du porte à porte, confronter ses idées, serrer des mains… Dans une grande ville, en meeting, par exemple, vous avez souvent 500 à 600 personnes. Et ces événements entraînent des risques sanitaires. Si une élection se limite au dépôt d’un bulletin dans une urne, c’est un déni de démocratie.

Organiser une élection dans les grandes villes est donc compromis. Mais le faire dans les communes de moins de 1.000 habitants, là où il y a un scrutin uninominal et où une majorité d’élus ont été choisis dès le premier tour, ce n’est pas impossible. Les candidats pourraient ne pas faire campagne car les habitants les connaissent, le monde y est petit. Cela permettrait de régler le sort de 2.500 petites communes en attente d’un second tour dès fin juin. Pour les grandes villes et métropoles, on attendrait alors l’année prochaine. S’il est inconcevable de scinder les élections en deux, je serais plutôt d’avis de les reporter.

Les candidats pourraient adapter leur campagne en organisant des meetings en visioconférence. Cette option vous semble-t-elle réalisable ou souhaitable ?

Je suis peut-être vieux jeu mais je ne pense pas qu’une campagne puisse se faire à travers Twitter ou Facebook. Aujourd’hui les gens qui votent regardent peu les campagnes virtuelles. A fortiori, ces visioconférences excluraient une catégorie de la population qui n’a pas accès à internet, des personnes âgées qui ont du mal à s’adapter à la technologie. Pour les campagnes, je préfère prioriser le contact humain, les rencontres.

En cas de second tour au début de l’été, craignez-vous une campagne tronquée par la menace d’une éventuelle seconde vague du virus?

Le Conseil scientifique doit rendre un nouvel avis quinze jours avant la tenue du second tour pour s’assurer que le virus n’ait pas gagné de terrain. Si c’est le cas, les candidats qui auront commencé leur campagne avant cet avis devront alors l’interrompre du jour au lendemain. Quel est l’intérêt d’entamer une campagne avec l’idée qu’on pourrait peut-être l’arrêter quinze jours après? De surcroît, les candidats engagent quand même des frais pour leurs bulletins de vote, leur programme, leur profession de foi… C’est également pour cette raison que maintenir le scrutin me paraît peu réaliste.

55% des électeurs se sont abstenus au premier tour. Craignez-vous une abstention massive si le second tour a lieu le 28 juin?

Aujourd’hui, les Français n’ont pas la tête à aller voter. Nous avons tous ce virus tel une épée de Damoclès au-dessus de nos têtes. On veut le combattre, vivre sans risques supplémentaires et relancer notre économie en priorité. Le dernier week-end de juin, ce sera trop frais, les Français auront sûrement peur d’être contaminés. Les maires vont être élus avec 20% de participation. Certains assesseurs m’ont aussi dit qu’ils ne voulaient pas tenir des bureaux de vote dans ces conditions, on risque d’avoir une pénurie.

Les défenseurs d’un second tour rapide expliquent que cela permettrait notamment aux nouvelles équipes de lancer des projets pour leur ville.

J’entends ces arguments. Élire des conseillers en juin permettrait aux communes de relancer leur activité économique. Dans les grandes villes, on pourra sans problèmes gérer la prolongation des mandats du maire et des conseillers municipaux. Mais dans une petite commune de 500 habitants, si l’équipe en place avait prévu d’arrêter et doit jouer les prolongations, cela va participer à la démotiver. Les élus n’engageront pas de travaux, ne relanceront pas l’économie.

Les mesures sanitaires recommandées par le Conseil scientifique sont-elles suffisantes pour protéger les électeurs?

Je n’ai pas d’inquiétudes sur le jour du second tour lui-même: on pratique déjà les gestes barrière, on a du gel hydroalcoolique, on met des gants pour dépouiller… C’est l’absence d’une campagne pour les candidats qui me pose problème.

Dans la lettre que vous et vos collègues parlementaires ont adressée à Emmanuel Macron, vous expliquez aussi redouter l’organisation du scrutin dans les écoles.

Aujourd’hui, on a environ dix élèves par classe. Les élections vont entraîner un brassage de population: après le passage des électeurs, il faudra à nouveau désinfecter toutes les salles de classe et cela ne va pas se faire en cinq minutes. Les élèves ne seront sûrement pas autorisés à retourner à l’école pendant au moins deux jours après le scrutin.

Selon vous, quelle serait la date idéale pour organiser ce second tour?

Janvier ou mars 2021. Les conditions sanitaires d’ici là seront, je pense, bien meilleures, même si on ne sait pas comment va évoluer ce virus.