Réforme de l’hôpital: «On verra si le gouvernement a eu suffisamment de sueurs froides pour se mettre au boulot»

Le ministre de la Santé, Olivier Véran démarrera lundi 25 mai une concertation avec les acteurs du système de santé pour la réforme de l’hôpital public. Revalorisation des salaires et des carrières, augmentation du nombre de lits, réorganisation du système de santé au niveau des territoires, nombreuses sont les attentes du personnel soignant pour cette réforme qui n’est encore qu’une ébauche.

Après le «Grenelle de l’environnement», ce sera le «Ségur de la Santé». Au sortir de deux mois et demi de crise sanitaire, Olivier Véran lancera lundi 25 mai une «grande réunion multilatérale des partenaires sociaux» au ministère de la Santé, avenue de Ségur.

Le 15 mai, Emmanuel Macron, en visite à l’hôpital de la Pitié Salpêtrière, avait annoncé les quatre grands piliers de la réforme à venir: revalorisation des salaires et des carrières, investissement dans les bâtiments et le matériel, mise en place d’un système plus souple et plus «déconcentré» et nouvelle organisation du système de santé basée sur le territoire. Si les mesures qui seront mises en place demeurent pour le moment très incertaines, les personnels soignants hospitaliers ont des attentes concrètes et précises.

Reconnaissance des salaires et des activités

Mesure phare de la future réforme, la hausse des salaires des personnels médicaux et paramédicaux annoncée par le ministre de la Santé. Cette augmentation pérenne s’ajoutera à la prime –de 500 à 1500 euros– promise par le gouvernement à l’ensemble des soignants pour leur engagement pendant la crise sanitaire.

«On demande une augmentation de 300 euros par mois pour que le salaire infirmier moyen en France rejoigne le salaire infirmier moyen du reste de l’Union européenne», explique Thierry Amouroux, porte-parole du syndicat national des professionels infirmiers (SNPI). La fédération nationale des étudiants en soins infirmiers espère voir cette revalorisation étendue à la rémunération des étudiants. Son président Félix Ledoux s’indigne: «En stage, un étudiant en soin infirmier est indemnisé à hauteur de 80 centimes de l’heure alors que dans l’enseignement supérieur, c’est 3,5 euros.»

Outre cette augmentation salariale, Olivier Véran prévoit de «revaloriser les carrières» pour redonner de l’attractivité à l’hôpital. Un point essentiel pour Hélène Zéphir, neurologue au CHU de Lille: «Il ne faut pas faire des infirmières des techniciennes.» Et d’ajouter que l’ensemble des carrières hospitalières doivent être revalorisées: «On a beaucoup de mal à garder les jeunes dans l’hôpital public, il y a trop de contraintes, trop de temps de travail et pas assez de reconnaissance.»

Olivier Véran a aussi évoqué la remise en cause des 35 heures pour permettre aux soignants qui le souhaitent de travailler plus. Une proposition jugée inadaptée par le personnel hospitalier. «Les soignants sont déjà en 38h avec 15 jours de RTT de compensation par an, jours qu’ils ne peuvent même pas prendre faute de personnel», s’insurge Thierry Amouroux. «Il faut surtout créer de nouveaux postes, explique Charlotte Orriols, puéricultrice dans une maternité du Nord de la France. Le personnel est surchargé, épuisé, à force il y a beaucoup d’absentéisme.» Le porte-parole du SNPI attend surtout une augmentation «du budget de fonctionnement pour rouvrir des lits, créer des postes et avoir du matériel suffisant pour travailler correctement».

Nombre de soignants réclament l’arrêt des politiques de fermeture de lits. Bernard Cortet, professeur de rhumatologie au CHU de Lille espère que le «Ségur de la santé» remettra en question le virage ambulatoire pris par l’hôpital, favorisant les hospitalisations de patients sur la journée et donc la réduction du nombre de lits: selon lui, «le Covid-19 nous a prouvé qu’en cas de crise sanitaire, nous n’avions pas assez de lits» proportionnellement à la population.

Un hôpital «plus souple» et «déconcentré»

A l’issue de ces deux mois et demi de crise sanitaire, les professionnels de la santé s’accordent: l’efficacité et l’adaptabilité dont a fait preuve l’hôpital public sont intimement liées au retour de la collégialité, c’est à dire l’implication de l’ensemble des personnels soignants dans la prise de décision. Emmanuel Macron en a pris la mesure et souhaite «un système plus déconcentré» pour donner plus de responsabilités aux soignants. Pour Thierry Amouroux, ce retour de la collégialité passera par des «coupes franches dans la bureaucratie». Avec la future réforme de l’hôpital, il espère voir disparaître les Agences régionales de Santé «qui n’ont pas conscience de la réalité du terrain et nous empêchent de faire correctement notre travail».

Le gouvernement prévoit aussi de donner un «coup d’accélérateur» au développement de la télémédecine, qui s’est révélée très efficace avec plus d’un million de consultations par semaine au plus fort de l’épidémie. Thierry Amouroux estime qu’elle peut être un «outil mais pas une réponse aux déserts médicaux», comme le laissait entendre Olivier Véran.

Une réorganisation à partir du territoire

La crise sanitaire a montré la capacité des établissements publics et privés à travailler ensemble sur le même territoire. Face à ce constat, l’exécutif prévoit d’accélérer le développement des organisations territoriales de santé initiées par le plan «Ma Santé 2022», telles que les maisons de santé et les hôpitaux de proximité. Le porte-parole du SNPI aimerait que l’exécutif s’inspire du modèle des «länders» allemands: «Il faudrait supprimer les ARS pour que le conseil régional prenne en charge, avec un adjoint de la santé, la gestion des services de santé régionaux».

Le gouvernement tirera les enseignements des concertations avec les acteurs du système de santé «au plus tard à la mi-juillet». Les personnels soignants voient en Olivier Véran, ancien praticien hospitalier, un espoir d’obtenir des mesures en phase avec la réalité du terrain. Mais, ils demeurent malgré tout dans l’expectative.«En un an il y a eu “Ma Santé 2022” puis le grand plan hôpital mais pour le moment on a rien vu sur le terrain. On verra si c’est encore un plan de communication de la part du gouvernement ou s’il ont eu suffisamment de sueurs froides avec le Covid-19 pour se mettre réellement au boulot», explique Thierry Amouroux.

Des collectifs et syndicat de soignants ont déjà appelé à une mobilisation le 16 juin. Ils espèrent que les Français, qui les ont applaudis quotidiennement sur leur balcon pendant la crise, descendront avec eux dans la rue pour défendre leurs exigences pour l’hôpital de demain.