Six chiffres qui témoignent de la marginalisation des Aborigènes en Australie

Les membres de cette communauté, qui représente aujourd'hui 3,3% de la population australienne, ont pris part ce week-end aux manifestations Black Lives Matter  un peu partout sur l’île-continent. Cette mobilisation illustre une nouvelle fois leur marginalisation au sein de la société, ainsi que les discriminations qu’ils subissent.

Que ce soit à Melbourne, Brisbane ou encore Adélaïde, les Australiens se sont mobilisés en nombre ce week-end dans le cadre du mouvement Black Lives Matter (les vies noires comptent, ndlr). À Sydney, la plus grande ville du pays, 20 000 personnes ont marché contre le racisme et les violences policières.

Des manifestants à  Sydney le  2 juin dernier, brandissant pour certains  des pancartes représentant le drapeau aborigène. 02/06/2020. AP.

Mais en Australie, qui comme les États-Unis, s’est construite sur la marginalisation et l’oppression de sa population autochtone, les manifestants avaient des revendications propres à la situation nationale. Dans le cortège flottaient ainsi de nombreuses pancartes représentant le drapeau aborigène, caractérisé par un cercle jaune entouré de deux bandes, noire et rouge.

Pour Vanessa Castejon, chercheuse à l’Université Sorbonne Paris Nord, travaillant sur l’identité aborigène et le racisme institutionnel en Australie, “les peuples autochtones en Australie se définissent comme noirs. Il y a même eu un Black Power dans les années 60 et des Black Panthers. […] En réalité, les termes blancs et noirs sont donc utilisés dans les communautés”. Ainsi, “la comparaison avec les États-Unis est possible. Dans l’histoire de l’Australie, il y a également asservissement, ségrégation, mais aussi des mouvements divers pour une reconnaissance. Les manifestations actuelles en Australie en sont un exemple”. 

Les membres de cette minorité entendent donc être des acteurs à part entière de l’actuel mouvement de protestations mondiales, né des suites de la mort à 14 000 kilomètres de là de George Floyd, homme noir étouffé par un officier blanc. Leurs revendications sont nombreuses, mais parmi elles, l’amélioration des conditions de détention des prisonniers aborigènes est la plus évoquée.

Pour mieux comprendre ces revendications venues se greffer aux manifestations mondiales, retour en chiffres sur la situation des Aborigènes en Australie.

  • 434

C’est le nombre d’Aborigènes décédés en prison, depuis qu’une commission royale dédiée à cette problématique a rendu ses travaux, en 1991. Le phénomène est tel en Australie que le mouvement Black Lives Matter local a été rebaptisé Black Lives Matter/Stop Black Death in Custody (arrêtez les morts de personnes noires en prison, ndlr). Selon une enquête menée par le quotidien britannique The Guardian, parmi ces décès, 38% aurait nécessité des soins médicaux qui n’ont pas été prodigués.

  • 27%

Toujours concernant la situation dans les prisons australiennes, ce pourcentage illustre la part d’Aborigènes au sein de la population carcérale du pays, alors que ces derniers ne représentent que 3,3% de la population. Depuis 1989, ce taux a évolué 12 fois plus vite pour les Aborigènes que pour les autres populations présentes sur l’ile. Ainsi, en décembre 2019, sur 100 000 Aborigènes, 2 536 étaient en prison, contre 218 prisonniers pour 100 000 Australiens non-aborigènes. La situation est encore plus marquée au sein des établissements pénitentiaires pour mineurs du pays. Les jeunes Aborigènes constituent en effet la moitié de leur population.

  • 3/4

C’est la proportion d’Australiens ayant des présupposés racistes à l’égard des Aborigènes. Ce chiffre provient d’une enquête menée entre 2009 et 2020 par l’Université Nationale d’Australie. D’ailleurs, selon le département de la santé du Victoria, les habitants aborigènes de cet état ont quatre fois plus de chance de subir le racisme que leurs semblables non-aborigènes. L’association beyond blue a elle démontré que 21% des personnes qu’elle avait interrogées ont avoué qu’elles changeraient de place si une personne aborigène s’asseyait à côté d’elles.

  • 8,1

C’est la différence, en années, entre l’espérance de vie d’une personne aborigène et d’une personne non-aborigène. Dit autrement, les Aborigènes vivent en moyenne 8,1 années de moins que leurs semblables non-aborigènes. Ce chiffre a été calculé par le Bureau Australien des Statistiques (ABS), et témoigne d’une tendance à l’œuvre dans le pays depuis des décennies. La santé des Aborigènes est mauvaise comparée à la moyenne australienne. Ainsi, ces derniers se rendent à l’hôpital 2,5 fois plus souvent que les autres Australiens. Ceci peut s’expliquer en partie par le fait que les Aborigènes ont plus de chance d’être en surpoids, alcooliques ou de fumer. Le problème est tel que le Gouvernement australien a initié en 2008 une stratégie nationale intitulée Closing the Gap (supprimer l’écart, ndlr), visant à améliorer la situation des Aborigènes de manière globale. Mais pour Vanessa Castejon, “les politiques institutionnelles sont très éloignées des revendications autochtones, et les Aborigènes restent très sous-représentés dans les institutions gouvernementales”. 

  • 40,5%

C’est la proportion d’Aborigènes, inscrits à l’université en 2010, ayant obtenu un diplôme en 2015. Ce chiffre s’élève à 66,4% pour les étudiants non-aborigènes. Ainsi, les étudiants aborigènes, en plus d’être sous-représentés dans les universités australiennes (ils ne représentent que 1,7% des inscrits alors qu’ils constituent 3,1% de la population australienne étant en âge de s’y rendre), ne finissent la plupart du temps pas leur formation. Cette tendance se retrouve à toutes les échelles du système scolaire australien. Les Aborigènes ont un taux plus important d’enfants non-scolarisés, mais aussi d’enfants ne sachant ni lire ni écrire.

  • 18,4%

Ce pourcentage correspond au taux de chômage des Aborigènes en 2016. Il est nettement plus élevé comparé aux taux de chômage des Australiens non-aborigènes, durant la même période, qui lui s’élève à 6,8%. Cette différence s’explique par le fait que, comme mentionné précédemment, les Aborigènes subissent de plein fouet le racisme, et sont aussi moins diplômés que leurs semblables non-aborigènes. Un autre facteur d’explication peut également se trouver dans la situation géographique de certains Aborigènes. Une part non négligeable d’entre eux vit dans des zones éloignées de toute activité économique. Les Aborigènes sont donc marginalisés économiquement, socialement, mais aussi géographiquement.

Jules Fresard