Bélarus : « Les arrestations d’opposants sont un classique de la répression »

Répressions policières, enlèvements, expulsions de journalistes… Nombreuses sont les méthodes utilisées par le gouvernement de Alexandre Loukachenko pour mater la rébellion qui agite le pays depuis un mois. Mais cela ne semble pas décourager, pour le moment, les manifestants.

Au lendemain de l’enlèvement de l’opposante Maria Kolesnikova, c’est au tour de son avocat Maxime Znak d’être enlevé dans des circonstances similaires par des hommes encagoulés, ce mercredi. Depuis la réélection contestée du président de Biélorussie Alexandre Loukachenko le 9 août, les intimidations et la répression se multiplient envers les opposants au régime. Ces méthodes violentes ne visent qu’à une chose, assurent ces derniers : créer de la peur chez les manifestants et dissuader les mobilisations massives contre le pouvoir.

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En place depuis 1994, après la chute de l’Union Soviétique, Loukachenko concentre en ses mains l’ensemble des institutions et des forces de répression du pays, qu’il utilise pour se maintenir à la tête de cet État autoritaire.

Ces dernières semaines témoignent du retour de stratégies violentes d’intimidation, déjà observées auparavant, décrypte pour le CFJ News Alexandra Goujon, politologue et spécialiste de la Biélorussie.

Quelles sont les stratégies d’intimidation utilisées par Alexandre Loukachenko ?

Alexandra Goujon : Il y a une brutalité gratuite. Avant, dans les mobilisation post-électorales, il y avait entre 200 et 300 manifestants arrêtés ; là, il y en a eu 4000 les trois premiers jours de manifestation, du 9 au 11 août 2020. Depuis le 1er septembre, le gouvernement est passé à une méthode plus forte. La nouveauté c’est que l’opposante Kolesnikova est une femme et elle n’a pas été épargnée. Toute l’opposition d’avant a été décimée : certains sont allés en prison, d’autres sont partis en exil. Depuis le milieu des années 90, le régime politique fait peur, et les menaces sont telles que les gens prennent eux-mêmes la décision de partir. Certains sont arrêtés de manière préventive, pour éviter de se présenter. On emprisonne. Tikhanovskaïa [candidate de l’opposition à l’élection présidentielle d’août, exilée en Lituanie] connaissait les méthodes de dissuasion, d’intimidation, d’arrestation jusqu’à… sa disparition. 

Depuis l’arrivée d’Alexandre Loukachenko il y a 26 ans, le gouvernement a‑t-il toujours usé de méthodes d’intimidation ?

C’est un régime politique qui s’est construit sur la répression et la violence. Il faut prendre pour exemple la disparition de trois hommes politiques en 1999, proches du pouvoir. Cette affaire avait amené aux premières sanctions de la part de l’Union Européenne. Dans ces mêmes années 1990, Loukachenko a réprimé l’opposition en lui supprimant tout mode d’expression à la fois dans les institutions et dans les espaces publiques. Depuis 1996 il n’y a plus d’opposition institutionnelle, il y a quelques partis d’oppositions qui ont été réprimés, qui ont eu des difficulté à rester dans des locaux ou qui ont vu leur dirigeants arrêtés pour avoir participer à des manifestations. Les arrestations d’opposants et d’anciens candidats à l’élection présidentielle sont un classique de la répression en Biélorussie. 

La répression est-elle toujours aussi brutale ? 

La répression de la population a toujours existé, mais aujourd’hui ça a pris une ampleur proportionnée à la mobilisation. Des citoyens ordinaires sont sortis le 9 août, le soir de l’élection et face à cette mobilisation très large le gouvernement a répondu par une répression aléatoire. Cela a touché beaucoup plus de gens que les répressions habituelles. Il  y a toujours eu des contestations post-électorales, mais celles-ci regroupaient quelques centaines de manifestants, ils étaient arrêtés et ça permettait d’étouffer le mouvement. Là, la mobilisation est telle que le pouvoir a utilisé une répression à la fois plus aléatoire et violente, en imaginant qu’elle allait faire peur et empêcher les personnes de descendre dans la rue. Avant, toute la mobilisation touchait une petite partie de militants, là la répression a été l’un des facteurs d’élargissement de la mobilisation.

Les mobilisations vont-elles durer, malgré ces intimidations ?

Tout ce que l’on sait, c’est que ce mouvement de contestation est un vrai mouvement de fond. Il touche beaucoup plus de personnes qu’aux élections précédentes. Mais Loukachenko est quelqu’un qui a déjà utilisé plein de méthodes pour rester au pouvoir, et il va chercher à y rester. Le pouvoir essaie de s’adapter par des techniques de répression nouvelles, plus brutales qu’avant, sans permettre d’amoindrir la mobilisation. La question, c’est à quel point ça va être dissuasif. Mais là, la contestation est telle que même si elle diminue, elle réapparaîtra. 

Un manifestation anti-Loukachenko à Paris

En face de l’ambassade de Russie à Paris, une trentaine de manifestants brandissent pancartes et drapeaux du Bélarus, ce mercredi 9 septembre. Tous les participants l’affirment : le président russe Poutine aide Loukachenko à se maintenir au pouvoir.

Sur les pancartes des manifestants, on peut lire « Vive le Bélarus libre ! »

« Ils sont là depuis trop longtemps, confie Anna, originaire du Bélarus. Il faut un changement. On ne veut plus du mensonge des élections, on ne veut plus de propagande ».

Pour Alice, organisatrice de l’événement, les destins de la Russie et du Bélarus sont intimement liés. « La dictature de Loukachenko ne tiendrait pas si Poutine ne l’aidait pas. Cette affaire n’est pas uniquement intérieure, elle concerne la Russie comme les autres pays européens ». Tous espèrent la chute de Loukachenko, et peut-être même, par ricochet, celle du président Poutine.