« Vivre est ma plus belle vengeance », les proches des victimes de Charlie Hebdo témoignent à la barre

Pour ce huitième jour de procès, après les proches des dessinateurs Cabu, Charb et Honoré, les familles de Tignous et de Bernard Maris ont été entendues par les juges.

Cheveux bruns broussailleux, regard rieur derrière des lunettes noires rectangulaires. Le visage de Tignous, Bernard Verlhac de son vrai nom et célèbre dessinateur pour Charlie Hebdo décédé le 7 janvier 2015, a rempli la salle de la cour d’assises spéciale de Paris en ce vendredi 11 septembre, ont rapporté les journalistes sur place. Pour ce huitième jour de ce procès historique, chargé de juger 14 potentiels complices des frères Kouachi, les familles des victimes ont décrit avec nostalgie leurs proches, ces «défenseurs de la liberté».

« Tignous était trop vivant pour mourir »

« Tignous était souvent en retard, mais le 7 janvier 2015 il était en avance [au journal] parce qu’il avait déposé nos enfants à l’école. Ce jour-là, notre petit garçon avait 5 ans, 2 mois et 7 jours ». Avec émotion, Chloé Verlhac s’est replongée sur ce qu’elle faisait ce 7 janvier, jour où la vie familiale a entièrement basculé. « En chemin pour l’école, mon téléphone a sonné, c’était le cousin de Tignous. Il m’a dit : ‘Chloé, il y a eu une fusillade à Charlie, est-ce que tu as des nouvelles de Tignous?’ Je n’ai pas réussi à joindre Tignous. » Et tout s’est enchaîné pour la famille. « J’ai dû me battre pour passer les cordons de sécurité […] C’est moi qui ai dit : ‘Mais il est mort?’ Personne n’a répondu. J’ai vu Patrick et Luz, et Luz a hoché la tête. Le soir, à la maison, tous nos amis étaient là. Pendant un mois, notre maison a été un radeau, sur lequel on était des naufragés. Les gens sont venus lui rendre hommage. »

Cinq ans après, la famille veut des réponses «pour comprendre l’incompréhensible, comment ça a pu arriver». «Si on a peur, ils ont gagné», a continué Chloé, émue et convaincue de son devoir de se battre pour son mari et ses collègues du journal satirique meurtri. «On est là, on va continuer à imposer notre humanisme […] pour dire qu’ils ne sont pas morts pour rien». Comment continuer à vivre après un tel drame ? « Je me suis posé la question de savoir si j’avais envie de continuer à vivre. J’ai répondu oui parce que je crois que c’est ma plus belle vengeance », a soufflé Chloé, désormais mère célibataire de quatre enfants. Fidèle au slogan de leur père, «pas de chagrin, pas de tristesse, jamais dans cette maison», les deux aînées venues témoigner, ont rendu hommage à un homme «très beau», «très gentil», «généreux», «un papa merveilleux». Leur mère a conclu, devant les juges, avocats et journalistes présents : «cet homme, c’est mon amoureux, c’est mon mari, c’est un papa, c’est un ami… Tignous était trop vivant pour mourir».

« J’aurais aimé être avec lui et lui dire ne t’inquiète pas»

« On a appris ce qui se passait à Charlie Hebdo, j’ai appelé mon père, je suis tombé sur son répondeur. Puis Hélène [Fresnel] a appelé ma mère et j’ai su dans le regard dans ma mère que c’était fini. J’étais complètement perdu ». Aujourd’hui âgé de 23 ans, c’est avec beaucoup d’émotion que Raphaël Maris, fils de l’économiste et écrivain Bernard Maris, qui publiait dans les colonnes de Charlie Hebdo sous le surnom d’«Oncle Bernard», s’est souvenu de cette terrible journée. « J’ai l’impression qu’on m’a arraché quelque chose de très cher. J’étais en admiration devant ce qu’il faisait, ce qu’il était. Trois semaines avant les attentats, il m’avait emmené à Charlie Hebdo, un mercredi. J’ai vu cette équipe, c’était comme une famille, il y avait vraiment une liberté de s’exprimer », a‑t-il continué, secoué de larmes.

Elle aussi très bouleversée, sa soeur Gabrielle a complété le portrait de cet universitaire, chroniqueur du journal. « Mon père était un être profondément vivant, généreux, protecteur. Quand on était dans la voiture, il me disait “regarde comme le ciel est beau” ». « Je pense qu’il a eu peur, ça fait tellement mal d’imaginer cette terreur […] J’aurais aimé être avec lui. Evidemment, il ne faut pas, mais j’aurais aimé être avec lui pour lui tenir la main, lui dire ne t’inquiète pas, ne t’inquiète pas. »

Aujourd’hui, les deux jeunes adultes se battent pour vivre « normalement » : « de mon côté, je continuerai à me battre à ma manière, c’est-à-dire en souriant, en continuant à me lever pour rire. Il ne faut pas avoir peur, il faut continuer à vivre, à rigoler, pour vivre libre », a confié Raphaël.

Une joie et une force de vivre, partagées par tous les proches des victimes, qui résonnent avec encore plus de ferveur alors que vendredi en fin de journée, l’organisation islamique Al-Quaida a de nouveau menacé le journal satirique après la réédition des caricatures du prophète de l’islam Mahomet.