Chevaux mutilés : sur les réseaux sociaux, les internautes jouent aux enquêteurs

C’est le nouveau feuilleton sordide qui passionne les Français. L’affaire des chevaux mutilés intrigue, inquiète et enflamme les réseaux sociaux.

C’est une affaire hors norme : 153 enquêtes sont en cours dans plus de la moitié des départements français, après qu’une trentaine de chevaux ont été retrouvés tués ou mutilés depuis le mois de janvier. Le gouvernement, conscient des inquiétudes des propriétaires, a décidé de mettre en place un numéro gratuit d’écoute. De leur côté, les enquêteurs chargés d’étudier ces cas sordides n’ont toujours pas mis la main sur les auteurs de ces agressions et peinent tout autant à définir un mobile potentiel. Alors, pour tenter d’éviter de nouveaux actes du cruauté et pourquoi pas, retrouver la trace des agresseurs, des internautes s’organisent sur les réseaux sociaux.

Rien que sur Facebook, une dizaine de groupes se sont formés cet été pour recenser les chevaux mutilés et rassembler les hypothèses de chacun. Le plus connu, « Justice pour nos chevaux », a été créé le 25 juin et compte déjà plus de 20 000 membres, tandis que d’autres sont catégorisés par région pour organiser une surveillance dans les propriétés. Un « Groupe de recherches » s’est aussi formé début septembre sur Twitter et se donne pour objectif de découvrir qui se cache derrière ses agressions : « Peut-être que nous pourrons apporter notre aide », se projette le fondateur du groupe. Propriétaires de chevaux, enquêteur ou curieux, ces monsieur/madame tout le monde s’improvisent détectives.

Des éleveurs de chevaux inquiets

Noëlle* est originaire des Pyrénées-Orientales et propriétaire de trois chevaux. Elle s’est inscrite sur le groupe Facebook « Justice pour nos chevaux mutilés » pour recueillir « le maximum d’infos ou du moins pour avoir du soutien et essayer de communiquer les uns les autres ».  Même si elle affirme ne pas céder à la psychose, l’éleveuse ne cache pas son angoisse et effectue des tours de ronde autour de sa propriété : « On se pose des questions, c’est un peu la roulette russe : vous arrivez là il ne passe rien et une heure après vous vous retrouvez avec un cheval à terre », s’alarme la propriétaire. 

Comme Noëlle, Isa est également propriétaire de chevaux, dans l’Orne, et s’est inscrite sur le groupe « surveillance chevaux 28 27 61 et alentours » il y a un peu plus de deux semaines. Elle salue la solidarité qui se crée sur les réseaux sociaux « pour essayer de trouver des solutions ».  

La jeune femme de 33 ans ne cherche pas à se faire justice, mais souhaite aider les enquêteurs :« dès qu’il y a quelque chose de suspect il faut leur en parler si ça peut les aider dans leur enquête ». Méfiante, elle ne publie rien de peur que le groupe soit infiltré par certains auteurs des mutilations et ne communique pas avec les autres membres : « Il ne faut pas non plus trop envenimer les choses. On ne sait pas ce qu’il se passe dans la tête des débiles. Ca peut leur faire plaisir et être une sorte d’excitation ». 

Une enquêtrice méthodique

Alice est une des modératrices du groupe Facebook « Recensement des agressions d’équidés en France ». Cette enquêtrice bénévole pour deux associations de protection animale est venue prêter main forte à la fondatrice, face à l’affluence de demandes, des milliers tous les jours. Créé le 29 juillet, le groupe compte presque 3 000 membres : « Au départ c’était un recensement géographique, puis le groupe a pris de l’ampleur car les gens ont des attentes et viennent chercher des conseils par exemple sur les types de caméras, les groupes plus régionaux qui existent. D’autres se regroupent pour faire de la surveillance et se relayer toute la nuit », nous précise-t-elle. 

Aujourd’hui Alice réalise « des tableaux avec les origines, les croyances, la couleur, l’âge, le sexe, des cartes… Pour essayer de faire du recoupement». Elle voudrait que son enquête numérique avance, mais pour l’instant, « il n’y a rien de flagrant ». “Ce qu’on pense tous, c’est qu’ils sont forcément plusieurs, mais ce n’est pas un scoop. C’est impossible d’être dans le Jura en même temps en Bretagne. Ils connaissent les chevaux, mais ça ce n’est pas un scoop non plus ». 

Alice passe aussi au peigne fin les demandes d’adhésion, dont certaines sont motivées par l’envie d’en découdre avec les auteurs de ces agressions : « On a des gens qui disent : « Je suis fort, je suis costaud, dites moi où il faut aller et j’y vais ». Sur un autre groupe, Hatem, un internaute, qui n’y va pas par quatre-chemins : « Pour moi il faut les exécuter », lâche-t-il à propos des agresseurs. Jean-Daniel, lui, propose de poser des pièges : « Après tout ils mutilent bien les chevaux ?» La plupart des membres sont surtout très angoissés : « ça prend des proportions et les gens ne savent plus très bien à quoi ou à qui se vouer » note l’enquêtrice

Un retraité au grand coeur 

Chauffeur de bus à la retraite, Jean-Pierre Mathias écume, lui, les groupes pour proposer de surveiller les propriétés avec sa caravane : « J’ai trouvé une personne qui serait intéressée, mais c’est à 60 km de chez moi … » Il doit rencontrer la propriétaire samedi, mais ce rendez-vous le tracasse : « Elle m’a annoncé qu’il y avait un ou deux voisins qui se sont fait tirer dessus (…) Ils ont entendu du bruit, des personnes qui descendaient et qui ont tiré des coups de feux. Heureusement il n’y a pas eu de blessé.»

Ce serviable retraité fait ça « pour l’entraide et l’amour des animaux », même s’il « n’y connaît rien ». Comme beaucoup d’autres curieux, animés par la volonté d’apporter leur aide aux propriétaires apeurés, pour alimenter le fil d’actualité avec les dernières informations ou tout simplement pour chercher un peu de soutien.

Une myriade d’hypothèses

Sadisme, plaisir, trafic… Tous ont leur petite idée sur le ou les mobiles des agresseurs de chevaux. Isa, la propriétaire de chevaux de l’Orne, oscille entre deux intuitions : « Soit une secte ou un jeu sur Internet avec une  grosse somme d’argent à la clé, pour faire des horreurs pareilles » Elle avance un éventuel lien avec les mutilations des taureaux lors des corridas. Sur le groupe “Justice pour nos chevaux, chacun y va aussi de sa conclusion : « C’est à en devenir cinglé », s’exclame Noëlle, qui voit défiler des hypothèses en tout genre : « Des conflits de voisinage, avec des chasseurs… On a entendu aussi des tentatives de prélèvements d’organes pour alimenter le marché parallèle du trafic.” “On entend tellement de choses”, s’effare-t-elle, évoquant aussi avoir entendu cette hypothèse farfelue d’une implication des “labos pour les vaccins contre le Covid.”