Derrière le come-back des vinyles, la déchéance du CD

L'industrie du disque vinyle est désormais plus florissante que celle du CD. Quelques chiffres à connaître pour comprendre cette révolution en trompe-l'oeil. 

Pour la première fois depuis 1986, les ventes de vinyles ont dépassé celles de CD sur le premier semestre 2020, aux États-Unis. Avec 8,8 millions d’unités vendues, les disques “LP” (pour “long play”) ont généré un chiffre d’affaires de 232,1 millions de dollars, en hausse continue depuis 2005. Un retour inédit qui cache une performance à nuancer. 

Cette tendance au rétro a « changé la vie » de Francesco Maz, disquaire à Paris. Depuis 25 ans à la tête de Music Avenue, il voit arriver depuis six ans de nouveaux curieux pour les 33 et les 45 tours. Des adolescents et des jeunes adultes, principalement, qui constituent maintenant la moitié de sa clientèle. « Ils veulent revivre les années 70–80, sourit le gérant. Quand ils entrent dans la boutique, ils ne me regardent plus, ils ont les yeux rivés sur la platine qui tourne. » Parmi les nouvelles ventes, des albums « classiques » — Michael Jackson, Prince — comme des nouveautés, qui augurent selon lui d’un succès durable. Dorénavant, 98% de ses ventes concernent des vinyles, contre 75% en 1995.

En 150 ans d’histoire de la musique enregistrée, c’est la première fois qu’un support musical « ancien » prend le pas sur son successeur. Plus qu’un effet de mode, Francesco Maz veut croire que le vinyle tire les bénéfices de ses qualités techniques : la plage de fréquence qu’il peut stocker est plus grande que celles des CD et des MP3. « Tout comme les jeunes boudent le McDonalds pour préférer une viande de bonne qualité chez le boucher, ils retournent maintenant chez le disquaire plutôt qu’accumuler les MP3 », théorise le disquaire.

Une révolution en trompe-l’oeil

Le retour en force du disque ne peut pourtant camoufler un phénomène plus ostensible : le déclin vertigineux du format CD. Avec une baisse de presque 50% des ventes au premier semestre par rapport à l’année dernière, les disques compacts ne représentent plus qu’un chiffre de 129,9 millions de dollars, soit 2,3% du chiffre global. Près du Panthéon, Régis Page, 73 ans, désespère de voir un jour sa boutique de disques se remplir à nouveau. « C’est catastrophique », s’agace-t-il. Lorsqu’il ouvre ses portes en 1987, il ne vend alors presque que des CD. « Chaque année, à la veille des fêtes de Noël, une cliente entrait avec sa liste : tel album pour le grand-père, telle compilation pour sa nièce… Cela fait dix ans que je ne la vois plus. » Un déclin dû, selon lui, aux services de streaming en ligne, et qui a des conséquences bien réelles sur son activité. Avec moins d’un CD vendu chaque jour, il affirme réaliser, avec ses deux employés, un chiffre d’affaires moindre que lorsqu’il travaillait seul aux premières années de sa boutique. « Il y a des jours où je me demande ce que je fais là », soupire le passionné.

Le numérique en quasi-monopole

2020 s’engage en tout état de cause comme une nouvelle année d’hégémonie pour le support numérique (streaming et téléchargement), qui représente en ce premier semestre 91% du chiffre d’affaires du secteur de la musique aux États-Unis. La progression de 25% des abonnements payants à des services de musique comme YouTube ou Spotify en est notamment la cause.

Face à ce changement de pratique, les disquaires tentent d’améliorer l’expérience en boutique physique. « Notre match maintenant, c’est de surprendre le client, lui mettre un vinyle sur la platine et lui dire “Tiens goûte ça !” », s’enchante le gérant de Music Avenue. Le 26 septembre doit se tenir le troisième Disquaire Day (journée des disquaires indépendants) de 2020. L’occasion pour Francesco Maz et ses confrères d’initier un public toujours plus large à la magie du crépitement de l’aiguille sur la platine.