Les médecins de ville en première ligne

Les médecins libéraux sont-ils les premières victimes du coronavirus ?

Souvent oubliés et pourtant en première ligne, de nombreux médecins de ville ont été contaminés par la Covid-19. Le docteur Jérôme Marty accuse l'Etat de ne pas leur avoir fourni assez de matériel de protection.

Dans son ouvrage Le scandale des soignants contaminés, publié le 9 septembre aux éditions Flammarion, le docteur Jérôme Marty dénonce l’oubli des médecins citadins de la part du gouvernement pourtant premières victimes médicales de la Covid-19. Les praticiens de ville ont-ils payé le plus lourd tribu pendant l’épidémie ? Le CFJ News s’est penché sur cette interrogation. 

Sylvain Welling, Jean-Marie Boegle, Mahen Ramloll, Olivier-Jacques Schneller, André Charon, Pierre Gillet.… Tous étaient médecins libéraux, généralistes ou gynécologues, et sont décédés de la Covid-19 depuis le mois de mars. « On a dû se débrouiller tout seuls au début pour se protéger, car tout était réservé à l’hôpital », se rappelle le docteur Catherine, généraliste à Paris dans le 9ème arrondissement, qui a été malade au mois d’avril. « J’avais un tout petit stock de masques chirurgicaux mais aucun FFP2. Et très vite les réserves se sont épuisées. » La seule solution était alors la débrouillardise « en créant des masques en tissu avec trois couches » mais « c’était insuffisant », concède-t-elle.  

Difficile décompte des soignants contaminés

Au début « mal à l’aise » sur cette épineuse question, le gouvernement a refusé de décompter le nombre de soignants infectés et décédés après avoir contracté la Covid-19 « pour respect pour le secret médical »

Toutefois, depuis le 22 avril, Santé publique France ajoute — dans ses points hebdomadaires sur l’évolution de la situation épidémiologique — une différenciation en fonction des catégories professionnelles, notamment dans les établissements de santé. Ainsi, dans son dernier bilan du 11 septembre, l’agence sanitaire recense qu’entre le 1er mars et le 7 septembre, 33 210 membres du personnel soignants ont été contaminés par le virus, dont 318 nouveaux en une semaine. Les professions les plus touchées sont les infirmières et les aide-soignantes. Pourtant, les médecins libéraux non comptabilisés par Santé publique France ne sont pas en reste.

46 médecins libéraux décédés

« Il faut dire quand même que 95 % des patients sont en ville et que c’est le premier rideau : les médecins, les infirmières, les aides-soignantes, les kinés, les auxiliaires de vie qui s’en occupent. Et c’est eux qui meurent… […] Et ils meurent pourquoi ? Parce qu’ils n’ont pas eu de protections », s’agaçait déjà le 23 avril le docteur Jérôme Marty. Dans son rapport du 3 juin 2020, la Caisse autonome de retraite des médecins de France (CARMF) dénombrait 46 décès de la Covid-19 dont 26 en activité et 20 retraités. L’Hexagone compte 120 000 médecins libéraux.

Pour compléter ces chiffres, un groupe d’études sur les risques d’exposition des soignants (GEERS) a été monté sous la direction de l’Hôpital Bichat à Paris. Leur objectif est d’étudier les différentes caractéristiques des soignants infectés : métier, lieu d’exercice, matériel de protection à disposition. Ainsi, dans un rapport publié le 11 septembre, ils mettent en lumière que sur les 2329 personnes contaminées interrogées depuis le 23 avril, 18,5% exercent en ville. Plus d’un tiers d’entre eux (37,5%) signalent être tombés malades après avoir manqué de protection, dont des masques FFP2, au coeur et après la crise.

« Nous avons été écartés du processus au début car l’ordre était d’aller aux urgences en cas de symptômes », étaye  Jacques Battistoni, président de MG France. « Mais rapidement, nous avons été en première ligne particulièrement au moment du déconfinement, pour déceler les cas graves. » Et la situation ne risque pas de s’apaiser avec la reprise de leur activité

Maillons essentiels face à la deuxième vague

« Aujourd’hui nous sommes très occupés par la réception de patients inquiets face à des symptômes moins évidents », continue le président du premier syndicat des médecins généralistes. Depuis la rentrée, les rendez-vous s’enchaînent dans les cabinets. « Cela ne s’arrête pas, je vois beaucoup d’enfants qui ont mal à la gorge, le nez qui coule et un peu de fièvre, décrit le docteur Jeanne, généraliste à Lyon. Les parents mais aussi les professeurs sont soucieux de les envoyer en classe. Ils viennent donc voir le médecin pour demander des conseils. »

Rassurer, soigner… Les praticiens citadins sont aujourd’hui en première ligne face à une recrudescence de l’épidémie, qui n’atteint pour l’instant que légèrement les services hospitaliers. Une situation qui a de quoi les angoisser : « Le nombre de patients augmente et cela devrait continuer avec l’arrivée de l’hiver et le retour des virus angine, bronchiolites et gastro », complète le docteur Jeanne, qui constate que des diagnostics précis sont souvent difficiles à réaliser face à la multiplicité des infections.

Les données disponibles ne tendent pas à prouver qu’ils ont été les plus touchés par l’épidémie, mais plusieurs écueils subsistent qui compliquent une réelle cartographie des faits. Il est important de préciser que les praticiens citadins ont été écartés des processus de soins au début de l’épidémie, au moment où la charge virale était la plus importante. De plus, leur disparité territoriale complexifie la collecte des données pour l’instant trop faible. Forts de l’expérience des derniers mois, les médecins libéraux espèrent être davantage alertes et mieux protégés pour faire face à une potentielle deuxième vague.