Opération restos à moitié prix : «c’est tout sauf rentable pour nous !»

Depuis la crise du coronavirus, les clients ont déserté les restaurants. Pour leur donner l’eau à la bouche, l’application The Fork propose depuis jeudi des plats à - 50 % dans 2000 établissements volontaires. Certains restaurateurs crient au mépris de leur gastronomie. D’autres, en péril, se résignent à cette tentative.

«Des plats à moitié prix, c’est pas possible. Corona ou pas, il faut aussi qu’on gagne notre vie !», fulmine Nicolas Petro, responsable du restaurant L’enfance de lard. Dans l’élégante rue Guisarde, du tout aussi chic VIe arrondissement de Paris, l’opération «Retournons au Restaurant», lancée ce jeudi par The Fork (anciennement La Fourchette), ne convainc pas malgré une très brève tentative. Les murs de pierre de cette antre aux allures de bouchon lyonnais, abritent depuis 1980 une cuisine du terroir travaillée et modernisée qui nourrit la fierté du patron. La perspective de brader ses oeufs meurettes ou la salade de crevettes lui laisse un goût amer.

En France, 2000 restaurants ont toutefois été séduits par la promesse de l’application : reconquérir les clients disparus depuis la crise du coronavirus grâce à une offre alléchante. En réservant via The Fork, la carte affiche moitié prix, hors boisson. Au premier jour de ce festival de petits prix qui s’étale sur deux mois, seules deux clientes ont réservé chez M. Petro. Et il les a déjà prévenues : dès lundi, il quitte le partenariat. Le patron pensait, à tort, que la réduction ne s’appliquait qu’à une table par jour.

Le restaurant L’enfance de lard / Nina Jackowski

Marguerite et Philippine, toutes deux âgées de 23 ans, ont découvert son restaurant grâce à The Fork. «J’utilise souvent cette application, c’est très pratique. On faisait les boutiques dans le coin et on avait faim. Après avoir repéré “le tartare du boucher”, on a craqué !», raconte Marguerite. Une dépense raisonnable, puisque le montant du plat s’élève à 9,5 euros au lieu de 19.

«C’est une catastrophe»

«Le temps où L’enfance de Lard était complet est révolu», regrette Nicolas Petro. Sa clientèle, âgée de la cinquantaine, allant de la petite bourgeoisie aux députés — selon le patron — et se délectant d’une entrecôte à 24,50 €, parsème la salle. Les touristes, eux, ont carrément disparu. Adieu Brésiliens et Japonais adeptes de plats traditionnels français dans ce bistrot typique, rouge sombre et ocre. «C’est une catastrophe, on a perdu près de 50 % de notre chiffre d’affaires par rapport à l’année dernière», déplore le responsable. 

Nicolas Petro patron de L’enfance de lard / Nina Jackowski

Malgré son désarroi, Nicolas Petro préfère renoncer à cette recette hasardeuse de reconquête. En décembre déjà, il avait tenté un partenariat similaire. Certains clients occupaient les tables pour se contenter d’entrées ou picorer dans des plats partagés, le tout à prix réduits. «C’est tout sauf rentable pour nous !», s’offusque-t-il. Et à son chef, John Chabaud, de défendre le coût de sa gastronomie. «Je suis un grand passionné, renchérit-il. Je ne travaille qu’avec des produits frais et de saison, venus tout droit du marché de Rungis.» 

Gastronomie au rabais

En remontant la rue piétonne, le passant, le ventre creux, peut s’orienter vers La Boussole. Franck, le patron de cette cuisine inspirée des quatre coins du monde, se tient fièrement devant son décor ambre et or — en référence aux épices de la route des Indes. Celui-ci a refusé de participer à l’opération de The Fork. «Il y a quatre ans, on proposait — 40% pour se faire connaître, reconnaît-il. Aujourd’hui, on se contente de — 20% pour garder de la visibilité sur l’appli les jours faibles, comme le dimanche ou le lundi midi.»

Le restaurant La Boussole / Nina Jackowski

«On n’a pas besoin d’un partenaire qui tente de nous tondre le peu de laine qui nous reste sur le dos», résume Laurent Fréchet, président de la branche restauration du Groupement national des indépendants de l’hôtellerie et de la restauration (GNI), joint par téléphone. Scandalisé, il dénonce des promotions démesurées face au coût réel de la prestation qui, lui, ne bouge pas. Depuis juillet, le syndicat se bat contre ce projet. 

«Et puis sinon, j’arrête tout»

De l’autre côté de l’église Saint-Sulpice, quelques rues plus loin, Zorba, grec d’origine, affiche une triste mine. Propriétaire depuis un quart de siècle du restaurant du même nom, il tente, pour la première fois, de brader ses plats. «Avant le confinement, les touristes, les Parisiens, ça faisait beaucoup de monde ! se remémore-t-il. J’ai rejoint The Fork pour retrouver mes clients Il admet être sceptique sur le succès de l’opération. Et de conclure : «J’essaie jusqu’à la fin de la semaine, et puis sinon, j’arrête tout.»

Le restaurant Zorba / Nina Jackowski

De son côté, Damien Rodière, directeur général de The Fork (France, Italie, Belgique et Suisse), perçoit son initiative comme une bouée de sauvetage. «Les restaurateurs ont reçu la crise du coronavirus de plein fouet, constate-t-il au téléphone. On a voulu redynamiser le secteur et changer les mauvaises habitudes qu’ont pris les consommateurs : manger chez eux.» 

Aux critiques formulées par les restaurateurs, le directeur oppose la possibilité de fidéliser une nouvelle clientèle venue grâce à l’application. Sans oublier les avis positifs déposés sur la plateforme, également attractifs. «Un véritable cercle vertueux, défend-il. L’essentiel, c’est de redonner l’amour de la cuisine en ces temps difficiles.» The Fork prête main-forte moyennant 6 à 7 % de commission, soit environ 2 euros pour un repas à 30 euros. Une addition où tout le monde trouve son compte, selon le directeur. Tout le monde… sauf les restaurateurs ? 

Photos : Nina Jackowski