Pour les femmes, la charge mentale vire au vert

La charge mentale des femmes est alourdie par les modes de consommations éthiques et écologiques. Elles sont de plus en plus nombreuses à être fatiguées par ces nouvelles injonctions.

Repriser ses vêtements au lieu de les jeter, réduire ses déchets, éviter les gaspillages, consommer local et bio… Voilà les thèmes abordés sur le groupe Facebook “Gestion budgétaire, entraide et minimalisme”, créé par Marie Duboin en 2015 avec pour ambition, explique-t-elle, de “faire rentrer l’écologie dans les foyers de Monsieur et Madame tout le monde”. Un groupe à la composition très particulière: plus de 90 % de ses 180.000 membres sont des femmes. “Les thèmes du groupe sont en lien avec la charge mentale des femmes, explique la blogueuse, autrice d’un livre intitulé J’arrête de surconsommer. Tout ce qui concerne la gestion du foyer leur incombe encore en grande majorité donc ce n’est pas étonnant que ce soit elles qui aillent chercher des infos par rapport à cela.”

Consommer mieux, adopter le zéro déchet ou recycler est-il une affaire de femmes? Oui, selon une étude britannique de l’agence d’étude de marché londonienne Mintel. Au Royaume-Uni, elles étaient 71% à adopter un mode de vie plus vert en 2018, contre 59% d’hommes. En parallèle, ce sont aussi elles qui effectuent la majorité des tâches domestiques. Selon un sondage Ifop datant de 2019, 73% des Françaises déclaraient en faire plus que leur conjoint en matière de tâches ménagères. Adopter un mode de vie plus respectueux de la planète augmente la masse de travail domestique à fournir. 

Casse-tête des courses zéro déchet

Pour faire des courses zéro déchet, il faut préparer et transporter les contenants, multiplier les magasins et respecter des horaires d’ouverture plus restreints que dans la grande distribution, ce qui peut virer au casse-tête. “Quand on invite des gens, si je laissais faire mon mari, on se retrouverait à aller chez Auchan au dernier moment”, se désole Clémentine, une Bordelaise de 31 ans. Guillemette, elle, prépare un sac près à l’emploi pour que son mari réalise des courses zéro déchet… qu’il oublie très régulièrement. Conséquence: il revient les sacs de courses chargés d’emballages. “Ça alourdit la charge mentale seulement au moment de la mise en route d’une nouvelle routine”, tempère cette jeune maman versaillaise.

Sauf que devenir écolo au quotidien prend du temps: en moyenne deux à trois ans pour la plupart des jeunes femmes interrogées. Elles sont souvent le moteur de cette transformation ou sont déjà sensibilisées aux questions écologiques avant de rencontrer leurs conjoints. Les femmes sont réputés plus sensibles à l’écologie: en France, lors des élections européennes de 2019, 17% d’entre elles ont ainsi voté pour les écologistes, contre 9% des hommes selon l’institut de sondage Ipsos.

C’est là le nœud du problème: les femmes doivent parfois apprendre à leurs conjoints de nouveaux gestes voire les convaincre de les adopter. Guillemette décrit son mari comme “pas réfractaire et ouvert à ces questions-là tant que cela ne lui coûte pas”. Laura, une jeune Française installée à Londres, réalise de savants calculs pour prouver l’intérêt budgétaire de mieux consommer afin que son copain accepte de changer quelques habitudes. Malgré la bonne volonté de son mari, Amélie a mis un an à lui apprendre le tri sélectif. Clémentine et son copain ont pris la décision tous les deux au même moment d’opter pour le local et de tendre vers le zéro déchet, avec une répartition des courses égalitaire: à lui le marché du dimanche, à elle le reste en épicerie vrac. “Mais le dimanche, je suis obligée de le réveiller, sinon il n’irait pas au marché”, avoue la jeune Bordelaise.

Un retour en arrière ?

À cette charge s’ajoute chez certaines le sentiment “d’être un peu reloue” envers son conjoint ou “trop extrémiste”. Parfois, les femmes craquent. C’est arrivé à Valentine, qui ne compte plus le nombre de disputes à cause de sa lessive, qu’elle fabrique elle-même, jugée pas assez “efficace” par son ex-compagnon. “Je n’en pouvais plus moralement et physiquement de mettre des choses en place dans la maison et de ne pas être suivie. Je me sentais très seule. C’était impossible pour moi de rester avec quelqu’un qui n’a pas les même valeurs”, explique la jeune Belge de 29 ans. C’est en partie pour cela que le couple s’est séparé. Amélie, de son côté, insiste sur le fait que chacun doit aller à son rythme dans les changements de mode de vie: “On va cuisiner de la viande s’il en a envie mais ce n’est pas pour autant que je vais en manger”, explique-t-elle.

De plus en plus de jeunes femmes se demandent aussi si ces nouveaux modes de vie ne provoquent pas un retour en arrière en terme d’avancées féministes. Clémentine songe à la grand-mère d’une amie qui a “lutté pour alléger son quotidien des tâches domestiques en achetant un milliard de machines qui faisaient tout à sa place et des plats préparés”. Sur son groupe Facebook, Marie met un point d’honneur à déculpabiliser les femmes face à ces nouvelles injonctions: “Quand certaines femmes qui essayent de tout gérer craquent pour des cochonneries au supermarché et culpabilisent, on leur dit ‘Est-ce que tu crois que ton mari culpabiliserait comme ça?’”.

Cette “charge verte” a aussi un effet secondaire pervers: à trop perdre de temps à gérer les bocaux et les sacs réutilisables, les femmes en manquent pour s’engager dans des associations ou des actions politiques en faveur de l’écologie. Un phénomène que la dessinatrice Emma, qui a popularisé le concept de charge mentale en France, aborde dans sa dernière bande-dessinée Un autre regard 2. Un constat que partage Marie Duboin, selon qui adopter un mode de vie plus éthique reste une “porte d’entrée efficace pour commencer à penser des sujets plus profonds comme le marketing, le consumérisme ou le capitalisme”. Cette année, la blogueuse veut investir un autre champ politique: elle intégrera une association féministe.