En Loire-Atlantique, une nouvelle ZAD se développe contre un projet du Grand Port

Au sud de Nantes, sur l'estuaire de la Loire, le Grand Port de Nantes-Saint-Nazaire veut construire un site dédié aux énergies marines renouvelables (EMR). Début septembre, une zone à défendre s'est installée pour s'opposer à sa construction.

La Loire-Atlantique est bel et bien une terre de résistance. Deux ans après l’abandon du projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes, une nouvelle zone à défendre (dérivé du terme zone d’aménagement différée, utilisé dans l’urbanisme) s’est implantée sur le site du Carnet, dans les communes de Frossay et de Saint-Viaud, en Pays de Retz. Ce lieu d’une surface de 390 hectares appartient au Grand Port de Nantes-Saint-Nazaire, un établissement public. Il prévoit d’y construire un site pour accueillir des filières EMR, qui produisent, entre autre, de l’éolien en mer, du biocarburant et de l’énergie à partir des courants marins.

Cette zone fait partie des 12 sites clefs en main présentés, en 2018, durant le sommet Choose France aux industriels, pour “améliorer l’attractivité économique de la France”. Depuis 20 ans, des concertations sont organisées avec les collectivités locales des communes avoisinantes pour faire émerger un site sur lequel le grand port pourrait développer ses activités. Neuf millions d’euros doivent être débloqués pour ce chantier.

Sur cette carte issue des documents du Grand Port de Nantes-Saint-Nazaire, la zone d’étude est clairement délimitée en noir.

Problème : cette zone abrite 116 espèces protégées dont des oiseaux migrateurs. Il y a également 51 hectares de zone humide, qui permettent de protéger les communes qui jouxtent ce terrain en cas de crue de la Loire.

Le Carnet, lieu de convoitise

Pour comprendre ce que représentent ces 400 hectares, il faut remonter le temps. En 1976, une centrale nucléaire est envisagée sur la commune du Pellerin, qui touche celle de Frossay, où se trouve une partie du Carnet. Les habitants et les élus se mobilisent pendant cinq ans. Le projet est finalement annulé par François Mitterand en 1981. Dans la foulée, il est imposé au Carnet.

Jusqu’en 1997, la contestation ne cessera de grandir. Le 1 juin, un week-end anti-nucléaire rassemble jusqu’à 40 000 personnes, selon les organisateurs. En septembre le Premier ministre de l’époque, Lionel Jospin, renonce à construire cette centrale. Entre temps, le site a une première fois été remblayé, faisant disparaître le bras du Migron, qui permettait au Carnet d’être une île sur la Loire.

Écologie ou transition énergétique ?

Sur le papier, il est prévu que 110 hectares du site soient utilisés pour accueillir le projet du Grand Port. En compensation, les 280 hectares restants doivent être préservés et restaurés pour la faune et la flore locale. Le projet a reçu le soutien de plusieurs associations environnementales, comme la Ligue de protection des oiseaux (LPO), ou Bretagne Vivante.

Mais le collectif Stop Carnet y voit un “carnage au Carnet” : “Une confusion est entretenue entre écologie et transition énergétique” fustige l’un de ses fondateurs, Yoann Morice. “La protection des espèces menacées, la compréhension du fonctionnement hydrogéologique de l’estuaire, l’interaction entre les différentes espèces : c’est de l’écologie. Implanter des éoliennes et des panneaux solaires, ça ne relève pas de l’écologie”.

51 hectares de zones humides telles que celle-ci sont présentes sur le site. Elles protègent les communes qui jouxtent le Carnet en cas de crue de la Loire. Photo : Juline Garnier

La submersibilité du site, qui s’est déjà retrouvé en partie sous les eaux durant la tempête Xynthia en 2010, est le deuxième axe de combat du collectif : “À l’heure où le gouvernement communique sur les zones humides et leur importance, à l’heure où le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) alerte sur l’artificialisation des sols, le projet du grand port est incompréhensible”. Il estime que 550 000 m³ de remblais seront nécessaires pour construire le site.

“On se prépare à passer l’hiver”

Au fil des mois, la mobilisation de Stop Carnet a donné naissance à une zone à défendre. Le 29 et 30 août dernier, un rassemblement a ainsi été organisé sur la commune de Frossay. Au total, 1500 personnes ont convergé tout le week-end pour manifester contre le grand port. La date n’était pas choisie par hasard : des manoeuvres sur le site étaient programmées, pour enlever le baccaris, une plante invasive qui prospère sur place. Stop Carnet y voyait le début officiel des opérations.

L’une des barricade sur place pour empêcher le grand port et les forces de l’ordre d’accéder au site. Photo : Stop Carnet

Depuis, entre 50 et 100 personnes sont présentes sur la zone.  ” Il y a plusieurs camps sur place du fait de la taille du site, explique Peyo (prénom d’emprunt), un militant présent sur place. Nous avons également accès au terrain d’un agriculteur sur place. Nous communiquons via un système de messagers, qui se déplace entre chaque camps pour informer les camarades lorsque cela est necessaire”. Pas de hiérarchie ; les décisions se prennent de manière horizontale, avec des assemblées générales tous les deux jours.

Pour protéger la zone, des barricades ont été érigées pour prévenir de l’arrivée des forces de l’ordre. Une opération par bateau a notamment été menée par la gendarmerie sur les bords de Loire. De nouveaux postes de surveillance ont été installés par les militants suite à cette intervention. Peyo est catégorique : “On se prépare à passer l’hiver. On sera la tant qu’il le faudra”.

“Le grand port a mal géré ce dossier”

Si l’implantation de la ZAD s’est fait sans heurts, la tension est tout de même palpable au Carnet et sur les communes voisines. En septembre, des contrôles de gendarmerie ont été déployés, entraînant d’importantes restrictions de circulation. Peyo affirme que, hormis certains riverains, la plupart ne se sont pas opposés à l’arrivée des militants. Roch Chéraud, maire de Saint-Viaud, tempère toutefois ce discours : pour lui, l’arrivée de la ZAD s’apparente à une “prise d’otage” des habitants. “Il y a eu une enquête publique, des publications dans la presse et dans les bulletins municipaux. Je ne comprends pas que ceux qui n’étaient pas d’accord ne se soient pas manifestés avant !”

Le maire renvoie dos à dos les zadistes et le grand port : “les questions soulevées par les militants sont légitimes, mais ne sont pas audibles compte tenu de la méthode employée. Seulement, le grand port a mal géré ce dossier. C’est un État dans l’État, ils ne rendent de compte à personne”. Alors que l’appel d’offre s’est terminé en novembre dernier, le grand port n’a toujours pas dévoilé les noms de potentiels investisseurs.

Pour le maire, cette infrastructure “ne changera pas la vie des habitants sur place”. “De l’emploi, il y en a à Nantes et à Saint-Nazaire. L’avantage, c’est que les habitants pourraient éviter de prendre leur voiture pour se rendre au travail. Mais aucune entreprise ne s’est manifestée pour prendre part au projet ! “, ajoute Roch Chéraud, en se disant “favorable, mais réservé” sur ce projet encore flou.

Protéger le foncier disponible

David Samzun, le maire de Saint-Nazaire, partage en partie l’avis de l’édile : “la réalité, c’est qu’il n’y a pas de projet ! Aujourd’hui, il n’y a pas urgence à aménager ce site, aucune discussion sur les entreprises potentielles n’a eu lieu. Si demain, nous avons des porteurs de projets qui servent la transition énergétique au Carnet, on en reparlera”. Selon lui, il faut protéger le foncier disponible en bord de Loire : “le port se comporte comme un notaire. Je ne suis pas contre l’implantation au Carnet, mais il faut regarder quelles entreprises souhaitent s’installer et s’il n’y a pas d’autres endroits déjà aménagés”, comme le site de la Carene, dont il est le président.

Contacté par le CFJ, le grand port n’a pas souhaité répondre à nos questions. Vendredi 24 et samedi 25 septembre, le mouvement Fridays for futur a appelé ses jeunes militants à s’opposer et à mener des actions de désobéissance civile concernant “les grands projets inutiles”. L’aménagement du Carnet fait partie des exemples cités auxquels s’opposer.