Un an après l’incendie de Lubrizol, les habitants s’inquiètent toujours pour leur santé

Un an après l’incendie, les effets sanitaires des 9 500 tonnes de produits chimiques brûlés dans l’usine Lubrizol restent méconnus. Les habitants, exaspérés par cette attente, demandent des réponses. 

Chaque premier mercredi du mois, c’est la même chose. Lorsqu’elle entend les sirènes d’alerte aux populations se déclencher, Julie panique. “J’ai peur. Puis je réalise que, cette fois, il n’y a rien d’anormal”. Cette anxiété, liée à l’incendie de l’usine Lubrizol, il y a un an, n’est pas le seul leg de la catastrophe. “Le pire, c’est la nausée”. Cette nausée, causée par l’odeur pestilentielle, semblable à celles de “la graisse de voiture” et du “diesel”, la réveille durant la nuit. Des souvenirs encore trop présents de cette matinée du 26 septembre 2019, où près de 9.500 tonnes de produits chimiques ont brûlé à moins d’un kilomètre de chez elle. 

“L’impact psychologique et sanitaire de l’événement fut très important pour de nombreux habitants de Petit-Quevilly (commune limitrophe à la zone industrielle, ndlr), rapporte la maire de la ville, Charlotte Goujon (PS). Même moi, je me réveille parfois avec la langue qui pique”. Après l’événement, Julie a déposé plainte contre X pour mise en danger de la vie d’autrui. “Cette ville est polluée. J’ai du mal à croire les autorités lorsqu’ils nous disent qu’il y a zéro risque pour notre santé. On veut savoir si on va développer des maladies graves dans quelques années ! ”

“Je n’arrivais même plus à lire des histoires tellement je toussais”

Un an après la catastrophe, le préfet, Pierre-André Durant, le répète à qui veut l’entendre: il n’y a ni mort, ni blessé, ni immeuble détruit, ni pollution dans la Seine. Que ce soit dans l’air, dans les sols, dans les légumes ou encore chez les animaux, les différentes analyses menées par les cabinets mandatés par l’Etat ne révèlent pas de substances nuisibles en des taux inquiétants. Reste que de nombreux habitants s’interrogent sur la récurrence de leurs symptômes. C’est le cas de Catherine, allergique chronique, dont l’état de santé s’est dégradé suite à l’incendie. “J’ai commencé à avoir des mots de tête atroces et à tousser très fort. À la fin, je n’arrivais même plus à monter les escaliers, ni à lire des histoires à ma fille tellement je toussais”. Les scanners réalisés en janvier lui ont révélé une pneumonie des deux poumons. Son médecin a directement fait le lien avec la fumée inhalée lors de l’incendie.

Début septembre, les services de l’Etat ont entamé une étude sanitaire pilotée par Santé publique France, en concertation avec l’Insee. Cette enquête participative, sous forme de questionnaire et distribué à 4.100 personnes tirées au sort, devrait permettre de “recueillir et d’analyser des informations sur les événements de santé ressentis par les habitants au moment de l’accident et dans ses suites”, détaille dans un communiqué Pascal Empereur-Bissonnet, conseiller scientifique à Santé publique France.

“Ce n’est pas suffisant”, regrette Anne, secrétaire de l’association Rouen Respire. Ce comité citoyen, créé au lendemain de la catastrophe, a lancé avec des médecins sa propre enquête de santé en mai dernier. 88% des participants ont indiqué avoir ressenti des maux de tête, des difficultés respiratoires ou des nausées, parfois pendant plusieurs mois, après la catastrophe. “Il faut maintenant faire des prélèvements biologiques conservatoires, qui permettraient d’analyser les effets de l’incendie sur plusieurs années si des maladies venaient à se déclencher”.

Pas d’éléments suffisants pour des études comparatives

“Malheureusement, on ne dispose aujourd’hui pas d’éléments suffisants pour faire des études comparatives sur ces données biologiques”, convient la maire Charlotte Goujon. Constat partagé par Véronique Delmas, directrice de l’association agréé par le gouvernement pour surveiller la qualité de l’air, Atmo Normandie :“il nous est difficile de connaitre la toxicité de certains composés dans l’air, car on ne dispose pas de la valeur toxique de référence”. Face à des habitants inquiets pour leur santé, l’association a reçu près de 5.000 signalements en un an pour des nuisances olfactives sévères. “Ces odeurs, qui venaient du chantier de déblaiement sur le site de Lubrizol, ne sont pas toxiques: les taux de Benzène mesurés dans l’air sont ok. certifie Véronique Delmas. Mais elles inquiètent les habitants, car elles provoquent des toux et des nausées”. 

Les quelques annonces du ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, en déplacement à Rouen jeudi 25 septembre, ne suffiront pas à lever les doutes. Samedi, une manifestation à l’initiative du collectif Unitaire Lubrizol est programmée face à l’usine. L’occasion de réclamer plus de transparence, notamment sur la supposée présence d’amiantes dans l’air le jour de l’incendie. “Le préfet n’a rien dit sur le fait que certaines substances cancérogènes n’avaient pas été recherchées dans les fumées”, énonce le communiqué. La ministre de l’environnement, Barbara Pompili, également en visite à Rouen jeudi, le reconnait: il y a eu des “couacs” dans l’accès à l’information et à la transparence. Si aucune réponse satisfaisante n’a pour le moment été apportée, un constat est certain. Les Rouennais doivent désormais vivre avec une lourde anxiété.