Les féminicides sont-ils en baisse en 2020 ?

Le nombre de femmes tuées sur les trois premiers trimestres de 2020 est 36% inférieur à celui de 2019. Mais le nombre de violences faites aux femmes ne baisse pas pour autant.

“Une victime (de féminicides, ndlr) tous les deux jours et demi, c’est trop.” Dans une interview accordée au Parisien à l’occasion du documentaire “Julie Douib, condamnée à mourir” pour lequel elle prête sa voix, la comédienne Muriel Robin craignait que les chiffres augmentent “pendant le confinement.”

Pourtant, le dernier bilan dressé par le collectif Féminicides par compagnons ou ex fait état de 70 femmes tuées par leur conjoint ou leur ex-conjoint entre janvier et septembre 2020. Aux trois quart de l’année 2020, moins de la moitié du nombre de victimes en 2019 sont recensées. Les féminicides seraient-ils en baisse ?

Plusieurs chiffrages pour autant de définitions

Créée en 2016, cette initiative bénévole recense depuis janvier 2016 les cas de meurtres (sans préméditation) et assassinats (avec préméditation) de femmes par leur conjoint ou ex-conjoint. Son recensement est souvent supérieur aux chiffrages faits par le Ministère de l’Intérieur, dépendant d’enquêtes judiciaires, ou de médias comme l’agence de presse AFP.

En effet, le décompte des cas de féminicides fluctue suivant la définition qu’on donne à ce terme. Le 4 février 2020, Le Monde publiait un article en ce sens, “Comment compter les féminicides ? Policiers, militants et journalistes appliquent leurs propres règles.” Les difficultés liées à la reconnaissance du motif de l’homicide, la question de l’âge et de la maladie sont également exposées dans cet article du service Checknews de Libération publié le 20 novembre 2019.  

Contacté par notre rédaction, le ministère a confirmé communiquer seulement des chiffres consolidés annuels. Il n’est donc pas possible de connaître les données sur la période janvier à septembre. Les seuls indicateurs mensuels disponibles pour 2019 et 2020 sont donc ceux du collectif Féminicides par compagnons ou ex.

Une victime tous les 4 jours

En 2019, le collectif comptait 152 femmes assassinées par leur conjoint ou ex-conjoint. Selon les données répertoriées par une carte chronologique du collectif, au 26 septembre 2019, elles étaient 110, contre 70 victimes entre janvier et septembre 2020. Le nombre de féminicides sur la période a donc baissé de 36%. En 2020, les féminicides font pour l’instant une victime quasiment tous les quatre jours en moyenne (3,9 exactement).

 

Dans le graphique “Nombre de féminicides en France par mois” réalisé à partir des données de ces cartes, on remarque que les féminicides 2020 ont été moins nombreux chaque mois que ceux de 2019, de janvier à septembre, sauf sur un mois : le mois d’avril 2020, seul mois complet de confinement lié à la crise du coronavirus, où 10 victimes ont été recensées au lieu de 9 en 2019. Le plus gros décrochage se fait en août : 6 victimes en 2020, contre 16 en 2019. 

“Les violences n’ont pas pour autant baissé !”

Sur 2020, les féminicides sont donc bien à la baisse pour l’instant. “Mais les violences faites aux femmes n’ont pas pour autant baissé !”, alerte Gwenaëlle Perrier, maître de conférence en sciences politiques, spécialisée sur l’analyse des politiques publiques de promotions de l’égalité des sexes. “Les féminicides sont la forme la plus paroxystique et donc la plus médiatisée. Mais il existe d’autres formes de violences, notamment psychologiques. Et elles n’ont pas forcément reculé, il semble même que ça soit le contraire. Pendant le confinement, la proximité et l’emprise des agresseurs étaient continue” analyse-t-elle.

Pendant le confinement provoqué par la pandémie du coronavirus de mars à mai, les violences ont été exacerbées “du fait de la cohabitation continue avec l’agresseur”, expose un rapport du Centre Hubertine Auclert avec la Région Île de France auprès d’associations spécialisées et de collectivités locales, nommé “Impact de la crise sanitaire sur les femmes victimes de violences et leur accompagnement en IDF”. Une situation qui a renforcé “l’isolement des victimes, les agresseurs instrumentalisant des droits de visite et d’hébergement des enfants en cas de séparation”, la situation représentant aussi un “danger lié à la suspension des procédures judiciaires”.

Appels, tchat et sms

Le confinement a marqué une explosion des sollicitations de services d’urgence et services spécialisés contre les violences faites aux femmes. Les appels au 3919 (52000 sur avril-mai) et les moyens de communication dites “silencieux” ont par exemple explosé, selon le rapport “Violences conjugales pendant le confinement : évaluation, suivi et proposition”, publié en juillet 2020 par la MIPROF, mission interministérielle pour la protection des femmes contre les violences. 

Pendant le confinement, les contacts par tchats de la plateforme de signalement des violences sexistes et sexuelles “Arrêtons les violences” ont été multipliés par quatre, voire dix-sept pour les faits de violences intra familiales par rapport à 2019, le 114 a reçu trois fois plus de SMS, alors que ce service avait initialement été pensé pour les personnes malentendantes.

Le confinement, “révélateur” plutôt que “déclencheur”

Mais cette augmentation des signalements ne signifie pas forcément qu’il y ait eu plus de violences. Selon la MIPROF, le confinement n’a pas forcément eu un effet “déclencheur”, mais a plutôt été un “révélateur” Beaucoup de victimes ont pris conscience des maltraitances qu’elles subissaient avant et pendant cette période de crise.” Ainsi, pour les 5000 femmes victimes de violences en Île-de-France écoutées et/ou accompagnées pendant le confinement, une majorité des associations ont constaté que certaines violences étaient plus déclarées, notamment des violences “psychologiques, verbales mais aussi davantage de violences sexuelles.” Pour de nombreuses femmes, il s’agissait d’un premier contact avec des associations spécialisées (rapport Centre Hubertine Auclert — Région Île-de-France).

Les effets du confinement et de la pandémie du coronavirus n’ont pas fini d’opérer, prévient par ailleurs Gwenaëlle Perrier. Pour elle, il faut aussi interroger les effets économiques sur le long terme. “Une femme vulnérable économiquement est plus vulnérable face aux violences… La crise économique peut exacerber ces violences.” Or, les féminicides sont souvent l’aboutissement de cercles de violences.