Huit mois de télétravail en France : sait-on mieux faire aujourd’hui ?

Depuis l’arrivée massive du télétravail en février 2020, les entreprises françaises apprennent à fonctionner avec une partie des effectifs à la maison. Avec parfois encore, quelques interférences. 

« Quand il a trop de micros ouverts, cela fait un bruit infernal. Un effet larsen insupportable. » Lorsque la trentaine de salariés de Kantar Public, une entreprise qui réalise des sondages d’opinion, tente de se réunir, il y a parfois des fausses notes, comme en témoigne Eric*, chargé d’études arrivé il y a un an au sein de la multinationale française. Depuis le début de la crise sanitaire, les entreprises et salariés du tertiaire essayent de composer avec les contraintes techniques et relationnelles du travail à distance. 

Comme Eric, nombreux sont les Français forcés de s’adapter à cette nouvelle manière de travailler, en réponse aux recommandations du gouvernement, en vigueur depuis que le pays est sorti du confinement. 12 % des heures travaillées en France sont effectuées à distance, selon la ministre du Travail Élisabeth Borne, qui s’est exprimée ce lundi à propos de la recrudescence des cas de Covid-19. Hier, le gouvernement a enregistré plus de 50 000 nouvelles contaminations en 24 heures.

Pour participer à l’effort collectif de lutte contre la seconde vague de l’épidémie de Covid-19, les trois quarts de l’équipe de Kantar Public sont en télétravail depuis déjà trois semaines. Tous les sept jours, ils tentent d’échanger ensemble, avec les salariés en présentiel. La communication entre la salle de réunion et la maison n’est pas toujours au point : « Parfois, je n’entends rien car mes collègues sont trop loin du micro », explique le chargé d’étude.

Le PDG de Kantar Emmanuel Rivière est conscient du problème : « Nous éprouvons des difficultés lorsqu’il faut mêler présentiel et distanciel », reconnait-il. Kantar équipe depuis plus d’un an tous ses salariés d’un ordinateur portable et d’un VPN qui leur garantit l’accès aux serveurs sécurisés de Kantar. Mais, à l’époque, il leur était impossible de prévoir que le télétravail s’imposerait aussi massivement. Ce qui explique que certains employés ne sont donc pas encore tout à fait à l’aise avec cette technologie.

Des dizaines de milliers d’euros d’investissement

Lors du confinement les serveurs en ligne de Kantar ont très vite été surchargés. L’entreprise a dû réagir : « On a investi des dizaines de milliers d’euros, c’est un coût conséquent », précise Emmanuel Rivière. Malgré les investissements, Eric déplore encore des latences lorsqu’il tente d’accéder aux serveurs depuis chez lui. Elles se sont récemment accentuées. Avec la seconde vague, le télétravail est redevenu le choix par défaut au sein de l’entreprise d’étude d’opinion publique et les connexions à distance se sont multipliées.

Même s’il ne s’agit que d’une incitation, la plupart des salariés ne se rendent au bureau qu’une à deux fois par semaine, « pour déposer des fichiers volumineux sur nos coffres forts sécurisés en ligne » détaille Eric. Le chargé d’étude s’est bien adapté au télétravail. « Après le confinement, je voulais continuer chez moi ».  Eric se sent d’ailleurs prêt, au cas où il deviendrait obligatoire. Enfin… « Si ma connexion interne reste stable », ironise-t-il.

Certaines entreprises réfléchissent à pérenniser cette organisation du travail, comme la société d’audit et de conseil Mazars. Dès le déconfinement, alors qu’il n’était pas encore question de deuxième vague, le DRH Monde de Mazars, Laurent Choain, a repéré certains avantages : « Nos collaborateurs gagnent du temps, ils ne prennent pas les transports, voient plus leur famille. Ils sont plus productifs depuis chez eux », affirme-t-il.

Le relationnel, point noir du télétravail

Cette tendance, plusieurs chercheurs l’ont observée avec inquiétude. La relative bonne adaptation technique au télétravail ne fait pas tout. Le principal point noir demeure sans nul doute relationnel. Les cafés et les repas sont des moments de sociabilisation importants dans la vie professionnelle, qui participent à la santé d’une équipe et de ses membres.  Il y a deux semaines, la sociologue spécialiste du travail Dominique Méda alertait déjà sur ce point : « Toutes les interactions au bureau et la possibilité de former un collectif disparaissent avec le télétravail », s’insurgeait-elle, au micro d’Europe 1. « Le travail c’est avant tout du lien social. Le collectif est utile à l’entreprise. Lors des repas ou des cafés on se confronte, on échange de l’information. On trouve des idées », résume aussi sa consœur Cathel Kornig, chercheuse à l’EHESS.

« Pendant, le confinement on organisait des pauses tous les jours à 16 heures. Ces rendez-vous informels se sont perdus à la longue. Il est facile de s’isoler. J’ai besoin de revenir au bureau pour voir mes collègues, qui sont aussi des amis », abonde Eric, le chargé d’étude de Kantar. Il avoue redouter les conséquences psychologiques d’une éventuelle obligation de télétravailler. Le travail à distance lui a fait réaliser l’importance des petites conversations en bas de l’immeuble de Kantar, à la pause cigarette.

*le prénom d’Eric a été modifié à sa demande.