Boycott et “santé mentale” : retour sur un an de discordes entre Erdogan et Macron

Le président turc a multiplié, dimanche 25 octobre, les attaques contre son homologue français, provoquant le rappel de l’ambassadeur de France à Ankara. Une histoire de provocations mutuelles qui ne date pas d'hier.

Après avoir suggéré à Emmanuel Macron de réaliser des “examens de santé mentale” à la suite des déclarations du président français sur le “séparatisme islamiste” et la nécessité de “structurer l’islam” en France, Recep Tayyip Erdogan a déclaré dans un discours à Ankara ce lundi : “Je m’adresse d’ici à ma nation: surtout ne prêtez pas attention aux marques françaises, ne les achetez pas”. Une provocation supplémentaire, alors que la France avait déjà, la veille, rappelé son ambassadeur pour “consultations”.

Ces nouvelles invectives s’installent ces derniers jours dans un terreau favorable aux tensions vieux de quelques mois, voire de plusieurs années.

Tensions militaires

“Ne cherchez pas querelle au peuple turc, ne cherchez pas querelle à la Turquie”, avait déjà déclaré le président turc début septembre dans une allocution télévisée. Une phrase dirigée vers la France, qui avait critiqué, puis intensifié, sa présence militaire en Méditerranée orientale, à la suite de tensions ouvertes entre la Turquie et la Grèce à propos de l’exploitation pétrolière en Méditerranée. Le président français, accompagné de six chefs d’État européens, avait alors demandé à la Turquie de cesser sa politique de “confrontation” dans cette zone.

Le Caucase a également été récemment au cœur des discordes entre les deux hommes. “Nous œuvrons jour et nuit pour que notre pays retrouve la place qui lui revient dans l’ordre international. Nous nous tenons partout aux côtés des opprimés, de la Syrie à la Libye, de la Méditerranée orientale au Caucase”, a lancé le président turc le 3 octobre dernier. De son côté, la France a dénoncé le soutien d’Ankara à l’offensive militaire de l’Azerbaïdjan contre l’enclave séparatiste arménienne du Haut-Karabakh. Paris s’est a par ailleurs dénoncé le fait que la Turquie a, selon la diplomatie française, acheminé des dizaines de djihadistes syriens dans la région afin de tenir le front face aux Arméniens.

Autre lieu, autre objet de tension : la Libye. Erdogan s’est engagé militairement en soutien au gouvernement d’union nationale de Fayez al-Sarraj, reconnu par l’ONU et basé à Tripoli, face aux autorités orientales du général Khalifa Haftar. La France, elle, a botté en touche. Parfois accusée d’avoir soutenu le général Haftar, Paris refuse aujourd’hui toute ingérence étrangère, et interdit la Turquie de prendre le contrôle en Libye.

C’est en pleine guerre contre l’État islamique que les premières tensions sont apparues entre Paris et Ankara. En octobre 2019, la Turquie se saisit militairement contre les forces kurdes, pourtant alliés des Occidentaux, d’une bande frontalière de 120 kilomètres à l’intérieur du territoire syrien.

L’OTAN, florilèges de désaccords

En novembre 2019, Emmanuel Macron a dénoncé l’état de “mort cérébrale” de l’Alliance atlantique dont font partie les deux pays. La réponse du président turc est sanglante : il invite son homologue français à “examiner sa propre mort cérébrale”.

Au milieu de l’été 2020, les discussions entre les deux chefs d’État se compliquent une nouvelle fois. Le 17 juin, un navire français participant à une mission de l’OTAN en Méditerranée a fait l’objet de trois “illuminations radar” de la part d’un bateau turc. Une action “extrêmement agressive” pour le ministère français des armées, dénonçant une affaire “très grave” impliquant un partenaire de l’Alliance atlantique. Ankara a rejeté des accusations “infondées”.

L’islam, au coeur du conflit

Dernier sujet de tension en date au sein du couple franco-turc : la religion musulmane. Après la décapitation de Samuel Paty — pour avoir travaillé en classe sur des caricatures de Mahomet — le 16 octobre dernier, la France s’est attristée du manque de réactions venant de la Turquie. En retour, Ankara a affirmé avoir présenté ses condoléances dès le lendemain et a formellement condamné lundi “l’assassinat monstrueux” de l’enseignant.

Pour le président turc, qui souhaite s’imposer en leader du monde musulman, les récentes déclarations d’Emmanuel Macron invitant l’islam à former ses imams en France en les sensibilisant au “devoir républicain” sont une provocation. Dans le viseur des autorités françaises : le financement des mosquées ou la formation des imams à l’étranger, alors que la Turquie soutient 150 imams en France.

Erdogan a donc appelé à un boycott des produits français, contestation partagée par plusieurs pays du Moyen-Orient. Dans un communiqué, le ministère des Armées a répondu que “les appels au boycott sont sans aucun objet et doivent cesser immédiatement, de même que toutes les attaques dirigées contre notre pays, instrumentalisées par une minorité radicale”.

Au vu des nombreuses publications virales sur les réseaux sociaux montrant des portraits du président français piétinés, ces tensions semblent s’envenimer et se propager au sein des opinions publiques turques. Bien loin de l’apaisement.