Trump VS Biden

Présidentielle américaine : et si on ne connaissait pas le nom du vainqueur le soir du scrutin ?

Avec la pandémie de Covid-19, le vote par correspondance pour les élections présidentielles américaines du 3 novembre connaît déjà un succès sans précédent. Une popularité qui pourrait provoquer des retards dans la désignation du candidat vainqueur.

Donald Trump a déjà prévenu ses électeurs à la fin du mois d’août : le résultat de l’élection présidentielle du 3 novembre pourrait mettre « des semaines », « des mois », voire/ ou carrément ne « jamais » être connu. Les médias présentent généralement un vainqueur dans la nuit qui suit le vote « sur la base de projections faites par des instituts de sondage, et non pas un résultat officiel », rappelle Marie-Christine Bonzom, politologue spécialiste des Etats-Unis, qui ajoute qu’il faut parfois attendre « plusieurs jours, voire plusieurs semaines, avant d’avoir un résultat officiel définitif ». Si les médias et la sphère politique se basent sur des projections en annonçant un candidat victorieux dans les heures suivant la fin du scrutin, c’est surtout parce que « dans la plupart des cas, les projections sont fiables », explique-t-elle.

Seulement, cette année, la pandémie de Covid-19 a provoqué un recours massif au vote anticipé, qui existe aux Etats-Unis sous deux formes : soit par courrier, soit dans les bureaux de vote ouverts en avance. D’après les dernières données répertoriées lundi 26 octobre par l’organisation indépendante Elections Project, qui dépend de l’université de Floride, près de 61 millions d’Américains ont déjà recouru à ce vote anticipé, dont 40 millions sous la forme d’un vote par correspondance et 20 millions en se déplaçant dans les bureaux de vote. Or, comme le rappelle Marie-Christine Bonzom, « les élections présidentielles américaines sont des élections nationales administrées au niveau local, avec des règles de dépouillement qui varient selon les Etats. Etant donné le volume de bulletins envoyés par anticipation, le résultat peut tarder à arriver cette année. »

Des règles de dépouillement qui varient selon les Etats

Outre le volume exceptionnel de bulletins anticipés à traiter cette année, « il y a un problème logistique puisque certains Etats n’autorisent pas le dépouillement des bulletins avant la fermeture des bureaux de vote », rappelle Julien Tourreille, chercheur spécialisé en politique américaine à l’Université du Québec à Montréal. En effet, si le dépouillement des votes anticipés débute dès leur réception dans certains Etats, d’autres ne démarrent le traitement des suffrages que le jour de l’élection. C’est le cas en Pennsylvanie et au Wisconsin, deux des « swing states », ces Etats pivots où le scrutin est particulièrement disputé.

De manière plus technique, le décompte des suffrages par correspondance est plus long que celui des suffrages exprimés dans les bureaux, car ils doivent passer un examen rigoureux avant d’être validés. Une partie des scrutins / voix n’est pas prise en compte pour diverses raisons : la réception des bulletins après la date limite, l’absence de signature obligatoire de l’enveloppe de vote ou une signature ne correspondant pas à celle figurant sur les registres de l’Etat. Certains Etats, comme la Caroline du Nord, offrent aux électeurs la possibilité de corriger des erreurs susceptibles d’invalider leur bulletin de vote, ce qui prend aussi du temps. Enfin, comme le souligne Marie-Christine Bonzom : « Avec le Covid, on a du mal à recruter dans les bureaux de vote. »

Le risque d’un basculement de la tendance 

Les partisans de Donald Trump devraient être plus enclins à se déplacer dans les bureaux de vote le 3 novembre que les démocrates, du fait des nombreuses critiques émises par le président américain au sujet du vote par correspondance. Selon une enquête Ipsos pour l’agence de presse Reuters réalisée en août, près de la moitié des démocrates ont exprimé leur intention de recourir au vote par correspondance pour ce scrutin, contre seulement 25% des républicains.

Une différence dans la manière de voter qui pourrait biaiser les premières projections sur le candidat vainqueur. « Comme les projections sont en général fondées sur des sondages à la sortie des urnes, il est possible qu’elles montrent une tendance pro-républicaine qui sera corrigée par la suite, quand les résultats comprenant le vote anticipé arriveront », détaille Marie-Christine Bonzom. Il est donc possible que les premières projections donnent Donald Trump vainqueur, et que, dans les jours suivants, ce soit finalement le camp démocrate qui remporte l’investiture. « Il sera très difficile aux républicains d’accepter cette évolution de la tendance si Donald Trump se prétend vainqueur des élections dans les heures qui suivent le vote », prévient Julien Tourreille, qui ajoute que « cette crainte serait dissipée si un candidat se démarque largement de l’autre ».

Ce phénomène a déjà été observé lors des élections sénatoriales dans l’Arizona, en 2018. Les premiers décomptes réalisés dans la foulée du scrutin donnaient la républicaine Martha McSally en avance face à sa rivale démocrate Kyrsten Sinema. Mais, après le dépouillement d’un million de bulletins par correspondance, une semaine plus tard, c’est la démocrate qui été déclarée vainqueur.

L’arsenal législatif des deux partis

« Les républicains comme les démocrates ont clairement fourbi leurs armes pour s’assurer que le résultat soit valide », explique Julien Tourreille. Les deux partis ont en effet formé des équipes de juristes et d’avocats, présentes sur le terrain depuis des mois, pour travailler sur d’éventuels contentieux dans/ liés à la tenue du scrutin au sein des différents Etats. « Il y a des centaines de recours judiciaires ou administratifs qui ont été formulés par les deux partis sur le déroulement du vote dans plusieurs circonscriptions, ce qui peut ralentir l’obtention d’un résultat définitif. D’autant plus que certains recours seront déposés après la tenue du scrutin, pour contester des résultats », précise Marie-Christine Bonzom.

Le vingtième amendement de la Constitution américaine prévoit que les Etats disposent d’une « période de sécurité » de cinq semaines après le jour du scrutin, soit jusqu’au 8 décembre cette année, pour résoudre tout litige ou vote contesté, et pour communiquer leur résultat final au collège électoral. Ce dernier se réunit le 14 décembre, pour ce qui revient traditionnellement à un simple vote d’approbation d’un résultat déjà clair. Si, selon Marie-Christine Bonzom, « les autorités locales vont prendre les devants pour assurer le respect du calendrier », l’évolution de la situation jusqu’à la mi-décembre reste donc très incertaine.